Pour l’heure, les Serbes reculent. Le bombardement meurtrier du marché de Sarajevo, le 28 août 1995, attribué aux soldats de Mladić, déclenche, en septembre, des raids aériens massifs de l’OTAN sur toutes les positions bosno-serbes. À Belgrade, le président serbe, Slobodan Milošević, comprend qu’il doit lâcher du lest et que ses alliés bosno-serbes deviennent encombrants. Des négociations diplomatiques sur le découpage de la Bosnie-Herzégovine s’engagent, sous l’égide des Américains. Elles aboutissent aux accords de Dayton, signés à Paris le 14 décembre 1995 par les présidents serbe, croate et bosniaque, en présence de Bill Clinton et de Jacques Chirac.
Lors d’une conversation informelle, le président français et son homologue américain évoquent le sort qui pourrait être réservé au général Ratko Mladić et au leader bosno-serbe Radovan Karadžić. Les accords de Dayton prévoient qu’ils soient écartés de tout pouvoir : Milošević s’y est engagé. De leur côté, Chirac et Clinton entendent que les deux fauteurs de guerre comparaissent un jour devant le TPIY. Et qu’ils soient capturés, voire « neutralisés », s’ils refusent de se rendre.
L’hypothèse de l’« élimination » de Mladić et de Karadžić a-t-elle été émise aussi explicitement durant cet entretien ? C’est très probable, selon plusieurs sources au sein des services diplomatiques et des services de renseignement[254]. « Ils ont parlé de capture, voire de neutralisation, mais sans entrer dans le détail, en s’en remettant à leurs services respectifs[255] », confirme un ancien collaborateur du chef de l’État. Pour sa part, le ministre de la Défense de l’époque, Charles Millon, affirme n’avoir jamais entendu parler d’une consigne formelle pour procéder à cette élimination. Néanmoins, il précise : « J’ai donné ordre aux services de tout faire pour les arrêter. Nous étions prêts à utiliser tous les moyens pour cela. Simplement, nous n’y arrivions pas. Dès qu’on apprenait où ils étaient, ils disparaissaient aussitôt. Mais, si on les avait tués, cela ne nous aurait pas posé de problème[256]… »
La réalité est, semble-t-il, plus complexe. Fin 1995, après la signature des accords de Dayton, les pays de l’OTAN déploient en Bosnie-Herzégovine soixante mille soldats dans le cadre de l’IFOR (bientôt rebaptisée SFOR), la force internationale chargée de veiller à leur bonne application. Français et Américains attendent du président Milošević qu’il fasse lui-même le nécessaire concernant Karadžić et Mladić. Mais le président serbe n’est guère enclin à livrer ses anciens alliés, qui continuent de parader à Pale, la capitale de la nouvelle petite République bosno-serbe de Srpska. Personne ne les dérange, bien que le TPIY de La Haye les ait inculpés dès juillet 1995 pour crimes contre l’humanité, puis en novembre pour le génocide de Srebrenica.
Quelques mois plus tard, en mai 1996, le conseiller diplomatique de Jacques Chirac, Jean-David Levitte, rencontre à Paris, avec un haut responsable de l’administration Clinton, le sous-secrétaire d’État, Peter Tarnoff. Au menu de leurs discussions : le prochain dîner amical prévu entre les couples Chirac et Clinton à Paris, les initiatives américaines au Proche-Orient, l’élargissement prévu de l’OTAN à de nouveaux pays… et le dossier Karadžić. Tarnoff exclut d’envoyer davantage de militaires de la SFOR dans la zone de Pale. « Ce serait absurde, estime-t-il. Envoyer des contingents dans la région où vit Karadžić sans l’arrêter nous ridiculiserait. » La priorité, selon Levitte, semble être « d’accentuer encore, tous ensemble, les pressions sur le président Milošević afin qu’il écarte définitivement Karadžić, comme le prévoient les accords de Dayton ».
Cependant, face à son interlocuteur français, Peter Tarnoff évoque une autre solution, beaucoup plus radicale : « Peut-être conviendrait-il parallèlement d’engager une réflexion discrète, selon une procédure appropriée entre Américains et Français, sur le recours à d’autres méthodes pour régler le problème, dans l’hypothèse où les pressions sur M. Milošević n’aboutiraient pas ? » Cette allusion à une possible élimination de Karadžić est parfaitement comprise par le conseiller diplomatique de Jacques Chirac.
Lorsqu’il rapporte son entretien au président, Levitte cite in extenso la question de Tarnoff, ajoutant : « Je me suis borné à indiquer que je vous rendrais compte de cette interrogation. Je vous serais reconnaissant de vos orientations sur ce point. » Jacques Chirac, après avoir lu le mémo, le renvoie à son conseiller avec une annotation manuscrite à côté des mots « autres méthodes », employés par Tarnoff : « Pourquoi pas ? Mais nous ne disposons d’aucun moyen technique pour ce genre d’opération, qui ne pourrait être conduite que par les Américains[257]. » Contrairement aux règles qu’il a édictées, le président n’écarte donc pas le principe de l’assassinat ciblé, mais exclut le recours aux services français. Il avancera cette explication devant divers interlocuteurs, comme s’il voulait botter en touche et éviter de parler de ce type d’opération, un sujet tabou à ses yeux.
De toute façon, même ses plus proches collaborateurs, comme son conseiller diplomatique ou son chef d’état-major particulier, ne sont pas forcément informés de tout ce que trament les services secrets. Le directeur de la DGSE de cette époque, le préfet Jacques Dewatre, nommé à ce poste en juin 1993, durant la phase de cohabitation entre François Mitterrand et Édouard Balladur, n’est pas réputé être un adepte des réunions ni des bavardages. Cet officier saint-cyrien impassible est d’abord un homme d’ordre. Il a débuté sa carrière pendant la guerre d’Algérie comme membre du 11e Choc, avant de commander une unité en Allemagne et d’enchaîner les postes de préfet, notamment à la tête des CRS ou dans des zones sensibles comme la Guyane et la Réunion. Lorsqu’il se rend à l’Élysée pour rencontrer Jacques Chirac, l’entretien se déroule la plupart du temps à huis clos dans le bureau du président. Les dossiers confidentiels sont évoqués oralement, pour ne laisser aucune trace.
Mais les plans concernant Karadžić et Mladić ne se concrétisent pas. Durant de longs mois, Paris et Washington semblent compter sur la bonne volonté de Milošević. À Pale, les deux dirigeants poursuivent leurs activités comme si de rien n’était. La situation change en juillet 1996 lorsque le TPIY édicte des mandats d’arrêt internationaux contre eux[258]. Sentant que le vent tourne, Karadžić et Mladić passent alors progressivement dans la clandestinité.
Dans la foulée, la procureure du TPIY, la Canadienne Louise Arbour, demande la coopération de toutes les forces militaires présentes en ex-Yougoslavie pour arrêter Karadžić et Mladić, ainsi qu’une dizaine d’autres dirigeants serbes et croates, accusés des mêmes crimes, voire de génocide. L’OTAN est censée piloter la traque, plusieurs de ses États membres disposant de soldats sur le terrain.
Une curieuse collaboration mâtinée de concurrence s’engage entre les Britanniques, les Américains, les Allemands, les Italiens, les Néerlandais et les Français. Chacun doit surveiller sa zone de commandement de la SFOR en Bosnie-Herzégovine, ce qui n’empêche pas d’intervenir ailleurs sans prévenir les autres. Côté français, la Direction du renseignement militaire (DRM) s’occupe de la Bosnie-Herzégovine[259]. La DGSE, elle, est chargée d’opérer partout ailleurs, en Serbie, en Croatie ou au Monténégro. En juillet 1997, des commandos britanniques du Special Air Service (SAS) lancent à Prijedor la première opération contre deux criminels de guerre : Milan Kovačević, accusé de génocide, est arrêté, tandis que Simo Drljaca est abattu.
254
Cette information, confirmée implicitement par l’Élysée, a été d’abord rapportée dans Gilles Delafon et Thomas Sancton,
257
« Entretien avec Peter Tarnoff, secrétaire d’État adjoint », note pour le président de la République, signée de Jean-David Levitte, 28 mai 1996, archives de la présidence de la République, 5AG4, BE66, Archives nationales.
258
« Trial Chamber issues international arrest warrants against Karadzic and Mladic and rebukes Federal Republic of Yugoslavia and Republika Srpska for failing to arrest them », Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, communiqué de presse, 11 juillet 1996.
259
Depuis la mi-1994, après des négociations tendues, la DRM et la DGSE ont passé un accord officiel pour se répartir les tâches : la première doit surveiller les zones où des soldats français sont en opérations, la deuxième toutes les autres régions. L’accord formel a été signé par le chef d’état-major des armées, l’amiral Jacques Lanxade, et le directeur de la DGSE, le préfet Jacques Dewatre (qui se trouve être aussi le beau-frère de Lanxade).