L’une des cibles s’appelle Dragan Gagović. Né en 1960, cet ancien chef de la police dans la ville de Foča est accusé d’avoir contribué à y installer des camps de prisonniers où la torture était courante et le viol massivement pratiqué sur les prisonnières musulmanes, à l’instigation de Velibor Ostojić, le chef de la propagande de Karadžić. Gagović clame son innocence, mais l’acte d’accusation du TPIY de juin 1996 contre lui et sept autres Serbes de Bosnie est accablant : « Il savait et avait des raisons de savoir que les femmes qui étaient détenues à la Salle des sports des partisans étaient fréquemment abusées sexuellement », écrivent les procureurs. Ils ajoutent que Gagović a lui-même été présent sur place à plusieurs reprises et aurait participé à un viol en juillet 1992[272].
Depuis la signature des accords de Dayton, l’ancien chef de la police de Foča, devenu professeur de karaté, semble vivre paisiblement dans la région sans être inquiété, comme bon nombre de ses anciens complices, également poursuivis par le TPIY. Plutôt que de l’arrêter en pleine rue ou à son domicile, plusieurs équipes des forces spéciales françaises présentes sur la zone sont chargées de le surveiller à distance — un peu comme dans une RFA (reconnaissance à fin d’action), prélude à une opération Homo. Des experts du GIGN sont appelés en renfort. « Le général Rondot a vu ce que nous savions faire, par exemple poser des balises GSM sur les voitures, se souvient l’un d’eux. C’est ce que nous avons fait pour plusieurs véhicules des présumés criminels de guerre, comme Gagović[273]. » Grâce à cette balise, la VW Golf GTI blanche de Gagović, immatriculée 284K778, est suivie à la trace durant plusieurs jours[274].
Le 9 janvier 1999, sur une route de montagne sinueuse et totalement verglacée, les conditions semblent réunies pour tendre une embuscade. Gagović rentre en voiture d’un tournoi d’arts martiaux. Une équipe des forces spéciales du 13e régiment de dragons parachutistes (RDP) se cache en amont. Elle signale le passage de la Golf et remarque que Gagović n’est pas seul dans le véhicule : il est accompagné de cinq enfants âgés de onze et douze ans. Cette information capitale, qui aurait dû conduire à annuler l’opération, est-elle bien transmise ? Mystère. Une chose est sûre : les parachutistes d’élite du 1er RPIMa, qui se sont fait passer pour de simples soldats tenant un barrage routier de la SFOR un peu plus loin, ne reçoivent aucun contrordre.
La voiture de Gagović aborde un virage, longeant un ravin, et se rapproche du check-point. Selon la version des militaires français, elle aurait accéléré au dernier moment pour tenter de forcer le passage. Les parachutistes ouvrent le feu, visant prioritairement l’habitacle. Vingt-trois impacts seront retrouvés. Une balle traverse le crâne de Gagović, côté gauche, le tuant sur le coup. La Golf quitte la route neigeuse et se renverse sur le toit. Miraculeusement, aucun des cinq enfants n’est touché. Une énorme bavure a été évitée de justesse, ce qui entraînera quelques explications houleuses entre les équipes des forces spéciales. Mais le criminel de guerre n’a eu aucune chance d’en réchapper. Une véritable exécution, dont plusieurs hauts responsables militaires reconnaissent qu’elle était finalement assumée. « On avait donné ordre soit de les arrêter, soit de les neutraliser s’ils forçaient les barrages[275] », admet un ancien officier supérieur de l’état-major des armées. « Ce qu’on ne savait pas, précise un ancien responsable des opérations spéciales, c’est qu’il y avait des enfants à bord. Ça, c’était une erreur. Mais nous avons tué Gagović, ce n’était pas une erreur, cela rentrait dans le cadre des consignes données[276]. »
Sur le moment, la mort de Gagović est présentée comme accidentelle. Personne ne parle d’un piège tendu par les forces spéciales françaises. Selon les responsables de la SFOR, les soldats ont dû faire usage de leurs armes parce qu’ils étaient menacés — c’est l’argument de la légitime défense. Certains responsables politiques serbes, eux, critiquent l’opération, jugée « disproportionnée ». La procureure du TPIY, Louise Arbour, se contente de « regretter » la mort de Gagović. À Paris, le Premier ministre, Lionel Jospin, déclare : « Nous aurions préféré pouvoir le conduire au TPIY. Mais il est clair qu’il ne peut pas y avoir d’impunité pour des criminels de ce type. » Le porte-parole du département d’État, à Washington, renchérit : « Cet acte représente un avertissement pour tous ceux qui sont poursuivis pour crimes de guerre[277]. » Une manière explicite de souligner que cette opération française constitue bien un message.
À Foča, des manifestants en colère attaquent des bâtiments de l’ONU. Une enquête est ouverte et deux autopsies sont pratiquées. Des membres de la police militaire française procèdent même à une investigation. La reconstitution de la fusillade conduit les enquêteurs à conclure que la légitime défense ne tient pas. Il faudra des pressions multiples, via le ministère de la Justice, pour enterrer le dossier. Un an après l’opération, en janvier 2000, à l’issue d’un tête-à-tête avec son ministre, Alain Richard, le général Philippe Rondot note dans ses carnets secrets : « Légitime défense ? douteuse. Identification du barrage ? = embuscade, en fait[278]. » Un demi-aveu.
La crainte des exécutions se propage parmi les personnes recherchées. Indirectement, des émissaires font passer le message à certaines d’entre elles qu’elles feraient bien de se rendre à la justice, sans quoi elles pourraient connaître le même sort que Gagović. Lorsque, en juillet 2002, les militaires français encerclent la demeure d’un des complices de Gagović, Radovan Stanković, à Trebijina, dans le sud-est de la Bosnie-Herzégovine, le présumé criminel de guerre refuse de sortir. « Il disait qu’on allait le tuer, se souvient un ancien général en poste en Bosnie. Il a fallu faire venir son frère et sa mère pour le convaincre de se rendre. Il a exigé que sa mère monte avec lui dans notre hélicoptère pour s’assurer qu’on ne le tuerait pas[279]. »
En réalité, les forces françaises sont désormais plus prudentes. Elles préfèrent arrêter les fugitifs de manière pacifique et les envoyer devant le tribunal de La Haye. En effet, à partir de 1999, la procureure Carla Del Ponte multiplie les démarches pour que les criminels de guerre lui soient livrés. Elle met la pression sur toutes les capitales occidentales, n’hésitant pas à critiquer vertement l’inaction française chaque fois qu’elle rencontre le président Jacques Chirac. Celui-ci peut se targuer de quelques prises au cours de l’année 2000, dont l’arrestation de Mitar Vasiljević, le 25 janvier, puis celle de Momčilo Krajišnik, ancien président du Parlement bosno-serbe, dans la nuit du 2 au 3 avril. Cette dernière opération, préparée dans le plus grand secret par deux cent cinquante soldats des forces spéciales, est menée tambour battant, avec l’aval de l’Élysée et de Matignon. Le « colis » est expédié le jour même à la prison de Scheveningen, à La Haye.
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« Un Serbe de Bosnie meurt au cours d’une tentative d’arrestation de la SFOR »,