La chute du président Milošević, à Belgrade, en novembre 2000, fait naître de nouveaux espoirs de mettre la main sur ceux qui figurent tout en haut de la liste des criminels de guerre recherchés : Karadžić et Mladić, toujours introuvables. En coulisses, le général Philippe Rondot se remobilise sur ce front. Un accord est passé avec les services allemands afin de partager les renseignements sur quelques « gros poissons ». Un état-major secret est installé en Allemagne. Les Britanniques et les Américains sont également censés coopérer avec les Français sur « K » et « M ».
La traque des deux hommes se voit attribuer un nom de code : opération Fervent Archer. D’importants moyens sont déployés. Des écoutes sont déclenchées tous azimuts, depuis l’Allemagne et en Bosnie. En janvier 2000, les « grandes oreilles » permettent de localiser Karadžić dans la zone de Trebinjë, mais les militaires arrivés sur place ne trouvent pas leur cible[280]. Les images fournies par les satellites et par les caméras embarquées sur des hélicoptères sont analysées. Des commandos du 13e RDP et des parachutistes des RPIMa, qui ont installé un PC secret à Mostar, organisent des planques et partent en mission de reconnaissance dans la zone de Bosnie attribuée aux Français, mais aussi au-delà. L’entourage de « K » fait l’objet d’une surveillance renforcée. Un de ses gardes du corps, retourné par les services français et américains, a failli livrer son patron en 1999, avant de se raviser.
Les Américains s’activent également. La CIA dispose d’interceptions téléphoniques, notamment grâce à une station installée sur le mont Igman, près de Sarajevo. Et les forces américaines interviennent ici et là. En dépit d’accords négociés, la coordination entre alliés demeure chaotique. « Il y avait des tensions sur le sujet, rapporte un ancien membre des états-majors français. Nous avons fait quelques opérations en zone américaine en prenant de gros risques. Et il y avait parfois des incursions américaines dans notre zone de Bosnie sans que nous soyons prévenus. Un jour, nous avons failli leur tirer dessus[281]. »
De son côté, la DGSE, comme ses homologues américains et britanniques, recueille des renseignements au Monténégro, pays natal de Karadžić. Le leader bosno-serbe passerait régulièrement la frontière. Des commandos du SA s’entraînent en France durant des mois pour participer à son arrestation éventuelle. Une opération de capture de « K » depuis le Monténégro est étudiée à partir de février 2000 par les forces spéciales françaises, la CIA et les commandos britanniques. Le général Rondot recommande d’agir : il faut, selon lui, mettre un « coup de pied dans la fourmilière pour ne pas rester inactifs » et avoir un effet d’« affichage[282] » vis-à-vis du TPIY, qui s’impatiente. Mais l’opération n’a pas lieu. L’ex-président des Serbes de Bosnie échappe aux embuscades qui lui sont tendues. Parallèlement, Philippe Rondot tente une autre approche : en mai 2000, il fait passer à Karadžić un message lui proposant de gagner la France avec sa famille, lui-même s’étant assuré qu’il ne serait pas condamné à la prison « à perpétuité ». L’opération est baptisée Myriam. Elle s’enlise à cause de la « fiabilité réservée[283] » des contacts. Le général Rondot veille à ce que ses démarches restent confidentielles : « Attention à ne pas laisser de traces[284] », écrit-il. En 2003, il notera dans ses carnets que la traque des criminels de guerre occupe « 80 % de [s]on temps » et le contraint à prendre des risques, notamment du fait de « fréquentations douteuses[285] ».
La chasse est d’autant plus délicate que le dispositif français présente encore quelques failles. En février 2001, un officier du renseignement est à nouveau suspecté de « trahison » au profit des Serbes en Bosnie lors d’une opération menée contre « K ». Des enquêtes internes montrent que le commandement français sur place a manqué de « vigilance » en laissant des contacts s’établir entre certains officiers et des proches de Karadžić[286]. En mars et en novembre 2002, les Américains profèrent les mêmes accusations contre d’autres militaires français, ce qui sème de nouveau le trouble dans les relations transatlantiques, déjà refroidies par le différend sur la future guerre en Irak.
Les Serbes de Belgrade, malgré leurs déclarations officielles, freinent toute opération internationale sur leur territoire. Le général Rondot se rend régulièrement sur place pour prendre le pouls. Début 2002, par exemple, il tente d’arracher aux autorités serbes la promesse de capturer le général Mladić. Sans succès. Belgrade se contente d’expédier au tribunal de La Haye, en juin 2002, un autre criminel de guerre présumé, Ranko Češić. Au même moment se prépare un raid pour coincer Karadžić dans sa maison familiale de Breznik, près de Pale, placée sous surveillance. Des soldats des forces spéciales françaises sont mobilisés. Philippe Rondot se rend sur les lieux fin juin, espérant une capture très médiatique[287]. En vain.
D’autres opérations sont initiées dans la foulée, dans le courant de l’année 2003, avec l’appui de la DGSE, qui relaie et complète le dispositif des militaires. En pleine crise franco-américaine sur l’Irak, le chef d’état-major particulier du président Chirac, le général Jean-Louis Georgelin, pense que « la capture de K ou de M serait de nature à nous rapprocher des Américains[288] ». De plus, la procureure Carla Del Ponte continue de faire pression sur l’Élysée et sur le ministère de la Défense pour obtenir des résultats, estimant que les Français la « mènent en bateau » et ne se donnent « aucun mal[289] ». Rien n’y fait. « La machine est relancée, mais sans garantie de résultats immédiats[290] », constate le général Rondot en septembre 2003. Radovan Karadžić et Ratko Mladić seront finalement arrêtés bien plus tard par les services serbes, le premier en juillet 2008, le second en mai 2011.
Maladroite, la France ne sera donc pas parvenue à donner des gages sérieux dans le dossier des criminels de guerre. Le cas du général croate Ante Gotovina, poursuivi pour crimes de guerre, est même particulièrement troublant. Bien loin de s’empresser de traquer cet officier supérieur que la DGSE a secrètement aidé de 1992 à 1995 pour encadrer les forces spéciales croates dont il avait la charge, les Français l’incitent à se cacher, estimant qu’il n’est pas coupable. « Des milices ont fait des choses terribles sous son commandement, mais Gotovina ne suivait pas tout en direct. Et il avait aussi sauvé des Français[291] », plaide un ancien cadre du SA. La DGSE est même restée en contact avec lui au moins jusqu’en 2000.
Pour traiter ce dossier sensible et éviter que la complicité passée de la DGSE avec ce présumé criminel de guerre ne soit découverte, le général Rondot, qui connaît les dessous de cette histoire pour en avoir été l’un des instigateurs, rencontre secrètement l’ancien bras droit de Gotovina, le général Ante Roso, dans un restaurant de Dubrovnik à la mi-avril 2003. Le message qu’il lui transmet est limpide : Roso doit intimer à Gotovina de « rester où il est ». Autrement dit, le général croate doit demeurer invisible afin d’éviter une arrestation. De retour de cette mission, Rondot rapporte à Philippe Marland, le directeur de cabinet de la ministre de la Défense, Michèle Alliot-Marie, que Gotovina ne compte pas se rendre. Marland approuve, précisant : « Nous y avons intérêt[292]. »
287
Il se rend à Breznik du 28 juin au 1er juillet 2002. Note des 25 et 26 juin 2002, carnets du général Rondot.
292
Entretien entre Philippe Marland, directeur de cabinet, et Philippe Rondot, le 23 avril 2003 à 15 h 10, carnets du général Rondot.