Avec la même dextérité, la fille vint à bout de ce qui restait. Devant le pansement elle eut une mimique désolée mais n’insista pas. Heureusement. L’air conditionné était inconnu dans cette annexe du Vénus-Bar. Il y régnait la même chaleur gluante qu’à l’extérieur.
Elle, par contre, n’avait même pas ôté ses chaussures. Il comprit très vite pourquoi. La première piqûre de moustique lui fit faire un bond sur le lit. Sa partenaire constata d’un air désolé :
— Mosquitos, no good[26].
Ce n’était pas une chambre, mais un élevage de moustiques. Une énorme fourmi volante traversa même la pièce… Pas très favorable à la volupté. Pourtant, la fille voulait à tout prix en donner à Malko pour ses cent bahts. Plusieurs fois, il l’écarta gentiment. Chaque fois, elle éclatait de rire et revenait à l’assaut, essayant une caresse un peu plus compliquée et s’exclamant en anglais You Dirty, you Dirty[27]. Elle se demandait visiblement quelles abominations il fallait pour satisfaire ce Blanc. Par politesse, plus que par désir, Malko tâta sa robe ; extraordinaire : tout était rembourré, partout ; la fille devait être maigre comme un clou.
Enfin, épuisée, elle se reposa à côté de lui. Par gestes, elle lui fit comprendre son nom : Chieng-Mai. Puis elle toucha ses yeux, répétant :
— Number one, number one.
Voyant que cet étrange client ne souhaitait pas se livrer aux mêmes distractions que dans les autres chambres, elle se contenta de chasser vigoureusement les moustiques à grandes claques qui retentissaient dans toute la pièce. Les voisins devaient se demander quelles voluptés inédites ils expérimentaient…
Malko regarda sa montre : ils étaient là depuis une demi-heure. Le bruit de l’orchestre du Vénus-Bar leur parvenait faiblement. Aucun signe de vie de la naine. Peut-être avait-elle seulement voulu pousser à la consommation de chair fraîche… Pourtant l’appât de mille dollars – vingt cinq mille bahts – avait de quoi la tenter. Malko réalisa soudain que personne ne savait où il se trouvait. Pas même Thépin, à qui il avait emprunté la Mercedes, prétendant qu’il allait voir le colonel White. Et un corps devait vite disparaître dans les eaux boueuses de la Ménam Chao-Phraya.
Chieng-Mai le contemplait avec curiosité. Il lui sourit. C’était à peu près leur seul moyen d’échange.
Soudain, il y eut un remue-ménage dans l’escalier. Des voix de dispute. Puis un martèlement rapide de hauts talons dans le couloir et un cri de femme. Perçant, insupportable. Malko avait déjà bondi sur ses vêtements. Chieng-Mai se leva d’un saut et cria une longue phrase en thaï.
Un choc ébranla la porte de bois. Puis la voix de Poy cria en anglais :
— Open up.
Son appel se termina en un gargouillis atroce.
Malko arracha presque le panneau. La porte s’ouvrait vers l’intérieur. Il eut du mal à la remuer car elle était retenue par quelque chose de lourd : Poy, la naine, cramponnée des deux mains à la poignée, le regard vitreux.
Malko jura.
Elle était clouée à la porte par un long poignard qui la traversait de part en part et dont le manche lui sortait dans le dos, à hauteur de l’omoplate gauche. Comme une chouette. Brusquement ses mains lâchèrent. La lame la déchira un peu plus et elle poussa un râle inhumain, la poitrine arrachée. Désespérément ses petites mains griffèrent la paroi de bois.
Malko se précipita, la soutenant sous les aisselles. Derrière lui, Chieng-Mai hurlait en chinois et en thaï. Des gens sortaient de toutes les chambres, des filles à moitié nues, un Américain gringalet en maillot de corps.
Surmontant son dégoût, Malko arracha le poignard de la porte, tirant du même coup Poy en arrière. Il retendit avec précaution sur le côté. Le sang coulait à gros bouillons de son horrible blessure. Pas besoin d’être médecin pour voir qu’elle était mourante.
— Qui vous a frappée ? demanda Malko.
Poy ouvrit les yeux, essaya de parler. Malko pencha son oreille sur ses lèvres. Il entendit un murmure de mots incompréhensibles qui s’étrangla en râle.
Les yeux fixes, Poy ne bougeait plus. Son petit corps semblait plus grand dans la mort. Chieng-Mai poussa un cri perçant et s’agenouilla près de la naine, le visage couvert de larmes. L’Américain de la chambre voisine vêtu d’une paire de lunettes et d’un caleçon rayé, poussa une exclamation étranglée en voyant le cadavre. Malko rentra dans sa chambre et s’habilla à toute vitesse. Fou de rage. Quelqu’un le narguait, chaque fois qu’il allait apprendre quelque chose, l’inconnu frappait. Car c’était le même qui avait essayé de le tuer, qui avait coupé la gorge de Sirikit et tué Poy. L’homme qui savait ce qui était arrivé à Jim, il en était sûr. Bousculant un groupe de filles, il s’engouffra dans l’escalier. À la dernière marche, il buta sur un corps étendu. Le vieux Thaï qui lui avait désigné la chambre gisait par terre, sur le dos, le visage couturé d’une vilaine blessure.
Malko traversa la cour en courant et poussa la porte qui donnait sur la place. Déjà, derrière lui, c’était un concert de cris et d’appels.
La Mercedes n’était pas garée loin. Il s’installa au volant et démarra. Il se souciait peu de rencontrer la police thaï. Il était si pressé qu’il se perdit dans le dédale des petites rues et se retrouva deux fois, dans un cul-de-sac au bord de la rivière. Il se souvenait des conseils de Thépin. En lui donnant les clés elle lui avait recommandé :
— Faites attention. La circulation est dangereuse à Bangkok. Si vous avez un accident, enfuyez-vous. Après on discute avec la famille. Si vous écrasez un bonze, c’est très ennuyeux, cela coûte cent mille bahts. Pour un Thaï, c’est dix mille seulement. Et on ne paie rien pour un farang[28] un cobra ou un hindou…
Malko avait donc fait très attention à ce qui passait sous ses roues. Ce n’était pas une petite affaire d’arriver au Vénus-Bar. Il fallait suivre pendant des kilomètres New Road qui s’appelait désormais Charoung rang et suivait la rivière, vers le sud de la ville. Il avait découvert le Vénus-Bar presque par hasard, en s’engageant dans toutes les petites ruelles à sa gauche. Le bar donnait sur une place cernée par les docks et le port. Un vrai coupe-gorge. Et c’était presque aussi difficile de retrouver le centre de la ville. Enfin, il s’engagea dans une grande avenue et la suivit. Ses pensées étaient plutôt moroses. On avait assassiné Poy pratiquement sous ses yeux. S’il était revenu au Vénus-Bar au lieu d’attendre tranquillement en compagnie de Chieng-Mai, il aurait vu l’homme à qui parlait la naine. Son assassin.
C’est beaucoup plus tard, dans l’avenue Pattagong, en longeant les douves du château royal de Chittlada, dans un coin absolument désert qu’il se demanda s’il n’était pas suivi. Un Sam-lo, derrière lui, avait brûlé deux fois un feu rouge.
Instinctivement, il leva le pied de l’accélérateur. Ça ne pouvait signifier qu’une chose. L’assassin ou les assassins était à ses trousses à lui.
Il éprouva à la fois un peu de panique et une sorte de volupté. Enfin, il ne se battait plus contre des fantômes. Il allait voir le visage de ceux qui savaient la vérité sur Jim Stanford. Il était sans arme, mais la curiosité fut plus forte que la peur.
Alors, il se laissa rattraper. Il vit grandir dans le rétroviseur le petit Sam-lo. À la lueur d’un réverbère il aperçut un homme seul à l’arrière, le visage dissimulé dans l’ombre.