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En plus petits caractères :

« Des épaves de l’appareil repêchées au large de Terre-Neuve. »

En encadré sur trois colonnes :

Aucun survivant.

Le Commissaire San-Antonio parmi les victimes.

Deux photos représentent les épaves du D.C. 10 éparses sur l’océan déchaîné. En médaillon, une photographie de San-Antonio, pas très fameuse. (Sur le cliché, il fait plus vieux que son âge lui qui, d’ordinaire, fait plus jeune que le mien !)

Pas bête, cette Gisèle. Elle s’écrie :

— C’est la mort du commissaire San-Antonio qui doit lui avoir fait cet effet : ils travaillaient ensemble. Ferdinand, figure de fifre, occupe-toi de lui, bonté divine ! Un homme avec un membre plus long que mon avant-bras ! J’espère que c’est pas grave !

Ferdinand court chercher une bouteille de Chartreuse verte. En fait boire de force à l’absent. Et le miracle survient : Béru sort des vapes, ouvre ses stores. Alors il éclate en sanglots. Il se roule à plat ventre sur le plancher, au risque de se planter des échardes dans la bitoune. Il donne du poing, de la voix. Hoquette, glapit :

— Tonio ! Mon Tonio ! mon pote ! Mon frelot ! C’est pas vrai ! Mon aminche ! Toutes ces gonzesses qu’on a tirées ensemb’ ! Tonio ! Ces parties de castagne ! Des chicornes pas croyab’ ! Des espéditions vach’t’ment saignantes ! O mon Dieu, pourquoi-t-il avez-vous-t-il permis une horreur pareille, bordel ? Pourtant on est des braves hommes, non ? Qui croivent en Vous, sans jamais Vous faire la moind’ arnaque, nom d’ Dieu !

Et il larmoie de plus rechef ! Et il en veut à terre entière, au ciel, aux lois, à la vie !

Il se relève en pétant ! Sa bite pas complètement raccompagnée dans ses foyers en profite pour ressortir prendre l’air. Béru ne sent plus rien. Il n’est qu’infinie détresse ! Image du malheur ! C’est un être terminé ! Un rafiot échoué parmi les brisants d’une côte escarpée, disloqué, dont chaque morceau est embroché sur un écueil acéré comme une saucisse de cocktail sur un pique-olive.

Visage dantesque que celui d’Alexandre-Benoît Bérurier à cet instant ! Apoplectique ! Fissuré ! Boursouflé ! Dégoulinant !

Il s’adresse à la veuve Mouillefroc, l’apostrophe :

— Vous pouvez pas comprend’, vous, la mère ! Vot’ bonhomme, v’s’en faites vot’ deuil d’ bon cœur à force de vous avoir fait chier ensemb’ ! Une tête d’con, j’la voye d’ici ! Râleur, teigneux ! Son tiercé, télé-foot ! La pointe, connaît plus ! C’t’ moto qu’il a dégustée dans l’portrait, si v’voudrez qu’j’vous dise, c’t’une délivrerance pour vous ! Si, si ! Vous verrez, ma vieille ! ça va t’êt’ l’embellie, maint’nant ! La pipe au facteur tous les matins ! Un’ petite embroque du voisin d’palier su’ la table d’la cusine pendant que sa gerce est au marka. Moi, comprenez-vous-t-il, c’t’un ami que j’perdasse, pas un pot d’merde comme vot’ vieux ! Un être unique au monde. Beau, courageux, avec mon humour, mon intelligence, ma séduisance naturelle. Son nœud ? L’modèle en dessous du mien, mais alors branché sur la haute tension ! Un’ perte irréréparable pour les craquettes de ces dames ! Et sa maman, dites, sa chère maman ! Qu’est-ce è va d’viendre ?

Il pleure en trombe. En cataracte. En chasse d’eau !

Touché, Ferdinand, le prend à l’épaule.

— Allons, allons, murmure-t-il, il ne faut pas vous laisser abattre : le temps est un grand maître.

— Ecoutez-moi c’marchand de sapin qui joue les consoleurs ! s’emporte l’abdominal homme des neiges. On lui tronche sa mousmée, on y fait sauter ses contrebûches, et tout c’qu’il a pour vous r’monter l’mental, c’est « l’temps est un grand maître ! » Pauv’ crêpe, va ! J’ai bien eu raison d’l’embroquer princesse, ta rombiasse, Dugland, car j’sus pas près d’bouillaver après un tel malheur. Mon Sana ! C’qu’on a vécu ! Avec Pinuche, on formait tandem indélébile, tous les trois. Et puis voilà. Jamais je pourrerai rebaiser.

« Ma pauve’ Gisèle, vous aurez été mon dernier coup de rapière ; rappelez-vous-z’en bien en f’sant vot’ toilette. C’est comme qui direrait mon testament qu’vous allez mett’ à ch’val sur vot’ bidet ! L’dernier découillage d’un homme de paf, ma poulette ! Son chancre du cygne, comme qui dirait ! Sa tournée d’adieu ! Bon, allez, faut qu’j’m’emporte ailleurs. Bonne continuation à tous ! »

Il se retire en titubant. Comme sa queue continue de pendre hors de son futiau, telle la trompe d’un éléphant masqué, le fils Mouillefroc s’enhardit à lui signaler la chose :

— M’sieur ! M’sieur !

— Quoi-ce, gamin ?

— Votre bite !

Sa Majesté réagit.

— C’est vrai, constate-t-elle, j’ai l’air d’un poste à essence.

Il remet Mam’zelle Turlure dans ses foyers, remonte le pont-levis de sa fermeture Eclair.

La contredanse de Gisèle a chu de sa poche sans qu’il s’en aperçoive. Le mari déchu la ramasse et sourcille, volte vers sa bourgeoise.

Mais elle tient le dessus pour tout jamais, la Gisèle.

— Tu as quelque chose à dire, Petite Bite ? elle le cingle.

Il hoche la tête.

— Non, rien !

Bérurier demeure à deux jets de foutre de là. Il se traîne jusqu’à sa tanière comme l’ours blessé. En marchant, il psalmodie :

— Tonio, mon pote ! T’as pas pu m’faire ça ! C’est un con sevable ! Canner dans un zinc ! Après tous ces dangers féroces dont auquel tu as rechapé[7]. J’peux pas y croire, sale salaud ! M’faire ça à moi et à ta vieille ! Une femme si méritante, si digne, dont personne au monde ne sait faire la blanquette de veau mieux qu’elle ! Ah ! misérab’, disparaît’ en pleine fosse de large, à nous qu’on t’aimait tant ! Faut êt’ vermine dans ton genre, bordel !

Les gens se retournent pour voir ce gros homme sanguin et trébucheur pleurer à gros flocons et psalmodier d’inaudibles litanies.

Bon, il arrive chez lui. Sa vieille concierge Carabosse, avec laquelle il est en froid depuis des lustres, est stupéfaite de le voir ainsi dévasté. Malgré la vendetta rancie sous le harnais, elle ne peut se retenir d’un gourmand :

— Un malheur est arrivé, monsieur Bérurier ?

Le Mastar a senti l’espoir sous-tendu dans la question. Il s’arrête, la visionne trouble à travers ses larmes gélatineuses. Enfin, il murmure calmement :

— Tais ta gueule, sorcière, que sinon je t’encule à t’en faire éclater l’pot av’c mon chibre d’âne !

Il attend la réaction de la vioque, mais elle ne peut que bouche-béer.

Alors il ajoute, d’un ton affable, presque tout à fait gentil :

— Tu m’rappelles un rat crevé qu’ j’avais trouvé dans not’ grenier d’ la ferme. T’as ses yeux, sa moustache et tu pues aussi fort !

Ayant dit, il gravit les marches de pierre.

Chez lui, y a réunion tempestive. Sa grognasse, œuf corse, plus Pinaud, plus M. Blanc, plus Alfred le coiffeur. Ils sont debout, blafards (y compris Jérémie malgré son sénégalisme avancé).

Ils se taisent. Ne se regardent pas. Juste le bout de leurs chaussures.

L’arrivée du Gros conjugue les huit z’yeux sur lui. A son visage tragique, ils savent qu’il sait. Eux saucisses.

Béru se sent veuf de San-Antonio. Orphelin, aussi. Et puis apatride et légèrement excommunié sur les bords. Il est dénué, dénutri, expectoré par l’existence gueusarde. Il va au fauteuil voltaire hérité par Berthe de sa marraine qui était postière à Moncheval-Augallot (Orne), s’y dépose avec harasserie.

On continue de se taire dans le Landerneau. Berthe rompt la première :

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7

Béru a bien dit « rechapé » (comme un pneu) et non réchappé.

San-Tonio