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Nous nous sommes mis à presser le pas. Les roches effritées glissaient sous nos pieds, malgré la couche de neige.

Une plombe plus tard, on se trouvait sur du plat. Une plaine morne comme un film de Marguerite Duraille. Des lichens, des touffes de ceci-cela, des roches, des étendues de glace. Pas la joie. Fallait-il prendre à gauche, à droite, ou continuer tout droit ?

Selma a déclaré :

— On extrait le filliouz 14 expansé de rochers ; donc le filon se trouve à flanc de montagne.

Bien vu. Restait plus que deux possibilités : droite ou gauche. Cette fois, c’est Aloïs qui y a mis du sien.

Il s’était avancé dans la plaine pour considérer point d’arrivée, et a déclaré :

— Nous devons déblayer la neige pour retrouver la trace des engins !

Pas plus con que ça. L’œuf de Christophe Colomb !

On s’est mis au tapin. Sans outils, je te recommande. Givrés de bas en haut comme nous étions ! D’autant que la neige fraîchement tombée avait durci. Oh ! la sinécure, Arthur !

J’ai pris une roche plate pour touiller. J’ai mis tant d’ardeur au boulot que je n’avais plus froid et qu’en peu de temps je me suis trouvé en nage.

— Là ! j ai exulté en désignant la droite.

On s’est remis à marcher.

* * *

— Qu’est-ce y dit ?

— Il dit qu’on va tomber en panne d’essence, traduit M. Blanc.

— Bientôt ?

— Il n’a plus qu’une demi-heure d’autonomie.

— C’est toujours ça.

Pinaud, qui avait dormi pendant le plus clair du long trajet réprime un bâillement de sa main gantée de fourrure.

— Pourquoi ne va-t-il pas vers ces baraquements ? s’informe paisiblement le commanditaire de l’expédition.

— Quels baraquements ? demande M. Blanc.

La Pine brandit son index en direction d’une chaîne montagneuse.

— Ceux que j’aperçois là-bas !

Jérémie sonde l’horizon et n’y distingue que la masse imposante de la montagne.

— Je ne vois pas de baraquement !

— Il est encore dans les vapes, Pépère, gouaille l’Enflure. Il a du sirop de dorme dans les châsses !

— Mais pas du tout. C’est vous qui êtes aveugles, proteste I’Ephémère. Je distingue une carrière, et des baraquements. Il y en a… cinq ! Un grand et quatre plus petits. Et aussi une longue antenne de radio.

Bérurier mange l’espace de ses énormes lotos injectés de vin.

— T'es louftingue, César ! Y a ballepeau !

Mais Pinuchet s’anime :

— Dites au pilote de foncer dans cette direction, voilà que nous nous en éloignons.

— La pilote, ronchonne Béru, il les a а la caille biscotte son réservoir d’tisane sonne le creux.

— Justement, c’est de la folie ! crie Pinaud. Please, my dear Jefferson, go to the right quickly !

Jérémie vient au secours de César pour enjoindre au sous-membré. Lui explique que son ami « voit » un camp sur la droite. L’autre mirade et entrave que pouic. Alors il ne prend pas en considération. Mais César Pinaud se fâche. Il explique que, dans les airs, il a une acuité visuelle deux fois supérieure à celle d’un homme doté d’une excellente vue. Ils tiennent ce don de famille. Son papa était guetteur à bord d’une saucisse[8] pendant la quatorze-dix-huit. M. Blanc parlemente avec le pilote. Fait valoir que s’il ne reste plus que vingt minutes d’autonomie, après tout, pourquoi ne pas faire confiance à Pinaud ?

Jefferson finit par céder, pestant contre le vioque qu’il estime plus gâteux que le doyen d’un asile gériatique, et que qu’est-ce qu’il lui a pris d’accepter une « course » aussi folle, misère de Dieu ! Des fous, tous plus avachis des méninges l’un que l’autre !

L’hélico continue de mouliner l’air glacial pendant une dizaine de minutes. Et puis, le gars Jefferson, avec son aigle déplumé dans le dos et sa nuque de rouquin, pousse un juron. II vient de mater au loin à la jumelle et, croyez-en le diable, mais c’est vrai, qu’il y a un camp tout là-bas ! Il est abasourdi. Où il est allé se chercher une vue d’une telle amplitude, le vieux bougre ? II ressemble à un condor déplumé, il est tout cloaqueux, glauque de partout et paraît gâtouillard à déféquer sous soi, et il distingue l’indiscernable. Seul hic, va-t-il avoir suffisamment de coco pour gagner le camp ? II surveille le cadran de la jauge.

— Quand il s’allumera, déclare-t-il, je devrai impérieusement me poser.

— Qu’est-ce y dit ? s’inquiète Béru.

Jérémie, tendu, chasse la question comme une volée de mouches convoitant une tarte aux fraises.

Le zinc approche des baraquements. Tout est désert alentour. Nulle trace de vie.

Pinaud en fait la remarque. Il existe de puissantes machines dont les mâchoires de requin sont prêtes à mordre la montagne déjà grevée d’une large saignée, mais onc ne les actionne. De la fumée sort d’une cheminée. Quelques véhicules se trouvent groupés sous un hangar. Le vieux Pinuche assure qu’il distingue des barils surmontés de pompes : du hérosène, probable ?

La neige (faut pas rater le cliché), met une sorte de linceul sur le camp.

— Hurrah ! lance Jefferson.

Le voyant rouge du carburant commence de palpiter, mais ils sont presque parvenus au camp !

* * *

— Cette fois, je suis vidé, m’assure le chafouin. Filez sans moi. Si vous dénichez ce foutu camp, vous m’enverrez chercher, peut-être que je vivrai encore, avec un peu de bol !

Pas la peine de l’exhorter davantage, il est vraiment rincé, l’amigo ; et pas seulement lui, mais Selma vient de flancher à son tour. Faut dire qu’il est près de deux plombes de l’après-midi. On a marché pendant onze heures sans pratiquement nous arrêter, le ventre complètement vide, juste on s’est mis un peu de neige à fondre dans la clape pour s’hydrater de temps а autre.

— Très bien, dis-je, nous allons vous laisser. Prenez mon pardessus et blotissez-vous contre ces rochers. N’oubliez pas de boire, surtout.

Le gars Alois soupire :

— J’ai déjà vu des gens avoir la santé, mais comme toi, jamais ! Tu es hors série, mon gars ! On dirait que plus tu marches, plus tu as de forces !

— Je fais semblant ! ricané-je.

— Peut-être, mais faut pouvoir. Ecoute quelque chose, l’ami.

Il m’attire à l’écart des oreilles féminines, bien que les deux Norvégiennes ne pigent apparemment pas le français.

— Si j’ai bien compris, tu es un flic, n’est-ce pas ? chuchote-t-il.

— Un peu, oui. Pourquoi ?

— Moi aussi.

— Pardon ?

— Enfin, disons que je travaille dans cette branche. J’appartiens aux services de sécurité canadiens. J’étais chargé d’assurer celle du général Boniface Chapedelin, à Bruxelles.

Dis, il me scie, cézigo !

— Je crois que là, t’as pas gagné le canard ! ricané-je.

— Non, reconnaît Alois. Quand l’attentat s’est produit, je n’ai pas pu intervenir. Du moins ai-je eu une piste.

— Quelle piste ?

— Si tu permets, ça ne concerne que mes supérieurs.

— Si toi, tu me permets, je te fais remarquer que je ne te demandais rien, mon pote !

— Alors ne commence pas. Simplement, si tu arrives à trouver ce campement fantôme ou tout autre lieu où il y aurait une radio, préviens en priorité les autorités canadiennes que la vie du Premier ministre est en danger. Annonce-leur ça de ma part. Mon numéro de code est B.H. 141. Je peux compter sur toi ?

— Si tu me charges de cette petite commission, c’est que tu es déjà convaincu que oui !

Il acquiesce. Je lui serre la louche.

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8

Saucisse : nom familier donné aux ballons captifs servant à observer les mouvements de l’ennemi. Mais les boches se sont mis à cartonner les ballons et ça a été le déshonneur des frères Montgolfier.

San-A.