Le Dabe fonce en bousculant mes potes.
— Tu parles qu’il va tirer encore les marrons du feu, ce croquant, déclare Jérémie avec dégoût. Quand je pense qu’il n’a pas voulu nous entendre quand nous lui avons demandé d’organiser des recherches pour te retrouver !
Je fais un geste fataliste.
— Quelle importance, fils ? Y aura toujours les uns et les autres, les cons et les autres, les gentils et les autres, les minables et les autres, nous et les autres !
Béru me prend la main.
— N’en tout cas, Marie-Marie te tient à coeur, mec, ce dont ça me touche profondément. Dans tes délireries, tu f’ sais qu’d’I’appeler, comme quoi tu voulais l’épouser, qu’t’étais fou d’elle et d’autres jolies choses poétales et sentimentiques. J’croive qu’on va êt’ d’noces avant lulure, hein ?
— Auparavant, il faudra la récupérer, soupiré-je.
— Fastoche : l’est à Genève où qu’é s’occupe d’son organiss.
— Hélas non, fais-je, elle a pris l’avion avec moi pour Montréal.
Jérémie crie :
— Elle était parmi les passagers ?
— Oui, et les pirates l’ont emmenée avec eux après le transfert du chargement.
Pinaud coiffe sa bouche de sa main comme pour réprimer un bâillement ou un mauvais rot.
Bérurier balbutie :
— Elle est repartie av’c les détourneurs ?
— Hélas oui, je ne sais à quelles fins, sans doute pour s’en servir de monnaie d’échange éventuellement.
Il est blanc, pour la toute première fois depuis sa première communion, le Mammouth.
— Elle était dans l’avion ! ânonne-t-il.
Il a une espèce de hoquet à répétition. Son beau regard plus limpide que le côte-du-Rhône nouveau, se retourne et ça fait comme les vignettes tournicotantes des appareils à sous. Mais ce ne sont ni les prunes, ni les cerises, ni les citrons qui apparaissent. Seulement du blanc. Un blanc laiteux, avec des filaments bleus et d’autres rouges. Il fléchit sur ses genoux et sa grosse tronche perd l’inséparable feutre qui la rend unique au monde.
Bérurier s’est évanoui, comme une gentille demoiselle de la noblesse, au siècle dernier, lorsque ses parents découvraient qu’elle se faisait mettre en levrette par le palefrenier.
— Pauvre cher ami, fais-je. Il ignorait que Marie-Marie était de cet effroyable voyage.
Les deux autres baissent la tête. La gentille infirmière va chercher des collègues costauds pour manipuler le Mastar.
Moi, brusquement, voilà ma rate, mon foie, mon gésier et jusqu’à mon testicule droit (celui que je préfère) qui m’affluent dans le corgnolon.
— Y a du suif ? je parviens à balbutialer, appréhendant le pire du pire.
— Ecoute, mon petit, reste calme, fait le suave César Pinaud, nous allons essayer de t’expliquer.
Ils ont « essayé ». Y sont parvenus.
C’était si terrible que je n’ai pas proféré un mot, pas un son. Je regardais par la fenêtre, des bâtiments enneigés entre de grands arbres sombres.
C’est Pinaud qui a entrepris le récit, M. Blanc qui l’a terminé. Comme c’était sans espoir, ils n’ont pas voulu m’en laisser une miette, pas que je cascade dans la désespérance. Le malheur, ça s’avale d’un trait courageux, comme une potion dégueulasse. Jérémie m’a expliqué qu’il n’y avait pas de doute sur l’identité de l’avion. C’était bien le D.C. 10 de la merveilleuse compagnie Swissair (classée la meilleure du monde à ce que je me suis laissé dire[9]), dont on avait repêché des restes. Des morceaux importants, plus deux cadavres : celui d’un steward que les bandits avaient emmené aussi, et celui d’un gonzier de leur équipe. Des experts étudiaient les épaves pour tenter de définir les causes de l’accident. On pensait que les pirates devaient posséder des grenades pour perpétrer leur fantastique coup de main, et que l’une d’elles avaient dû exploser accidentellement pendant le vol de retour. A l’aide de sonars, on avait situé le gros de l’avion au fond de l’océan, à plus de trois mille mètres de profondeur !
On n’espérait pas pouvoir récupérer le minerai dans ces conditions.
Et moi, figé, glacé, à demi mort cérébralement, j’imagine ma tendre Marie-Marie engloutie au fond des abysses, toujours liée à son siège si ça se trouve, avec ses cheveux faisant des algues sombres dans la carlingue inondée. Je la revois à la tribune de Genève, parlant des autres, parlant des hommes, parlant des pauvres, et ce avec des accents qui enthousiasmaient l’auditoire. Et moi, sombre con, de l’arracher à sa mission humanitaire, la douce et merveilleuse chérie, pour l’embarquer, presque de force, la conduire vers le plus terrifiant des trépas !
Ils se sont tus.
Une plainte de loup qu’on châtre sans anesthésie nous parvient à travers la cloison : celle de Béru qui pleure sa nièce.
— Il aurait mieux valu que vous arriviez trop tard, les gars, murmuré-je enfin. Si l’on ne m’avait pas récupéré, je n’aurais jamais su cette terrible chose, lapalissé-je connement, car le chagrin est une ivresse comme les autres qui incite aux niaiseries les plus lamentables.
Pinaud proteste :
— Et ta chère maman serait morte de chagrin. Et notre vie à tous les trois ressemblerait à un dimanche après-midi à Saint-André-le-Gaz ! Ce qui est arrivé est horrible, mon petit Antoine, mais il reste les gens qui t’aiment, d’autres à aider, du bien à faire, des crapules à neutraliser !
La porte se rouvre sur le Majestueux, plus dindonnesque que toujours et jamais, dans toute la planture de son orgueil incommensurable.
— Voilà qui est fait, annonce le Vieux. Les autorités les plus hautes se sont confondues en congratulations, les instances les plus suprêmes organisent un dîner en mon honneur et je vais être reçu par le Premier ministre soi-même.
« A propos, San-Antonio, vous savez que vous êtes titulaire de la Légion d’honneur ? Si, si, si ! Vous avez été décoré à titre posthume ; mais que vous soyez toujours vivant ne change rien au fait d’armes qui vous a valu cette distinction, donc, vous restez chevalier, mon petit. Félicitations ! Ah ! je vous préviens que nos homologues canadiens vont venir enregistrer vos déclarations. Je compte sur vous pour souligner notre constante efficacité, mon cher ! Nos services sur la brèche, vingt-cinq heures sur vingt-quatre ! Mon esprit d’organisation, ma détermination, ma main de fer sous un gant de velours… »
Je ferme les yeux. Il faut absolument que je contienne ma peine. Papa, quand j’étais moujingue, m’assurait sans cesse « qu’un homme ça ne pleure pas ». Et il m’avait gratifié d’un sobriquet, mon vieux : il m’appelait « l’homme ». Quand il rentrait chez nous, le soir, il me demandait : « Alors, l’homme, tu as fait tes devoirs, appris tes leçons ? Tu as eu des notes aujourd’hui à l’école ? »
Ç’aurait été chouette qu’il vive vieux, mon dabe. On aurait eu des choses à se dire, de plus en plus, à mesure que le temps aurait passé. Et puis non, tu vois, il est mort. Et « son absence vive » comme dit mon génial Attali, m’aura tenu lieu de père.
Le Vieux cesse de débloquer quand il s’aperçoit que j’ai les yeux clos et la tête tournée du côté du mur.
— Qu’a-t-il ? demande le Déplumé à M. Blanc. Un malaise ?
— Vous devriez le laisser, déclare Jérémie, je crois que vous le faites chier !