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Ainsi, la dernière personne capable de reconnaître Rudi se trouvait au cimetière de Rupholding. Voilà pourquoi les Russes avaient laissé Malko venir à Rupholding.

— Vous étiez là-bas avec lui ? fit Eva. Dans le camp ?

— Oui.

Malko était sur des charbons ardents. Mais ce n’était pas le moment de faire machine arrière. Au contraire.

— Êtes-vous tout à fait sûre que Rudi soit mort ? fit-il à brûle-pourpoint.

Eva reposa son verre sur la table si brutalement qu’un peu d’alcool en jaillit. Les yeux bleus se vrillèrent dans les yeux dorés de Malko.

— Pourquoi dites-vous cela ? Nous avons été avisés officiellement de sa mort, tout de suite après la guerre.

— Un jour, j’avais rencontré des camarades qui m’avaient dit qu’il était encore vivant, dit Malko évasivement. Vous savez que certains d’entre nous ont dû se cacher, depuis la guerre.

— Je sais, fit Eva sombrement. C’est terrible. Des gens ont accusé Rudi d’avoir fait des choses horribles. Moi, je sais que ce n’est pas possible. Mutti me racontait toujours comme il était doux lorsqu’il était enfant.

— C’était un très brave garçon, renchérit Malko.

Les mots lui écorchaient un peu la bouche, mais ce n’était pas le moment d’apprendre à Eva que la SS n’était pas les Petites sœurs des pauvres.

Elle le regardait curieusement, par-dessus la table.

— Pourquoi me dites-vous ces choses ? Rudi est mort. Sinon, il serait venu à l’enterrement de sa mère.

— Bien sûr, se hâta de renchérir Malko. Il serait venu.

Eva le regardait avec une expression indéfinissable. Ses yeux bleus candides s’étaient chargés de tristesse. Brusquement Malko se sentit mal à l’aise. Il se leva.

— Je n’ai plus rien à faire ici. Puisque Rudi est vraiment mort.

Il avait appuyé sur le « vraiment. Eva se leva aussi et spontanément lui posa la main sur le bras.

— Restez ce soir, insista-t-elle. Nous avons une petite fête. Je vous invite. Je serai heureuse de bavarder avec vous. Nous ne voyons pas beaucoup d’étrangers à Rupholding.

Malko allait refuser quand ses yeux tombèrent sur la rangée de photos alignées sur le vaisselier.

Pourquoi n’y avait-il aucune photo de Rudi ? On semblait pourtant avoir le culte des morts dans la famille Guern. Mais si Rudi n’était pas mort… Ceci expliquait cela.

— Je reste, fit-il. Je vais aller me changer et me reposer un peu. À quelle heure nous retrouvons-nous ?

— À huit heures. Je vais vous faire accompagner par un ami pour qu’on vous donne une bonne chambre.

Avant que Malko ait pu l’en empêcher elle ouvrit la fenêtre et appela :

— Karl !

L’homme qui sciait du bois leva la tête. Eva lui cria d’accompagner Malko jusqu’au Gasthaus zum Post et de le présenter comme un ami.

Malko prit congé et rejoignit l’homme au manteau de cuir. Ce dernier le salua d’un signe de tête sans lui tendre la main. Puis il partit à grandes enjambées dans le sentier, si vite que Malko eut du mal à le suivre.

Ils n’échangèrent pas un mot jusqu’au centre du village. La salle du Gasthaus était presque vide : quelques paysans en costume traditionnel somnolaient devant des chopes de bière. Ils jetèrent à peine un coup d’œil à Malko. Karl alla jusqu’à la porte des cuisines et appela d’une voix rauque :

— Otto !

Un bonhomme rondouillard, ressemblant à s’y méprendre à un tonnelet de bière, boudiné dans une chemise sans couleur et un pantalon vert, surgit des cuisines. Son teint rubicond aurait pu éclairer une pièce de moyenne dimension. Karl se pencha à son oreille et échangea quelques mots avec lui à voix basse. Puis, il redressa sa haute taille et retraversa la salle, saluant Malko d’une inclinaison de tête. Seuls, ses yeux perçants semblaient vivre dans sa carcasse décharnée.

Otto, le patron du Gasthaus, salua Malko chaleureusement :

— Gruss Gott ! Vous êtes un ami d’Eva ! Je vais vous donner ma meilleure chambre.

Malko remercia et alla chercher sa valise dans la Taunus, de l’autre côté de la rue, et suivit l’aubergiste au premier étage. La chambre était coquette et propre, toute lambrissée de sapin, avec une fenêtre sur la rue.

L’atmosphère bon enfant du Gasthaus détendit les nerfs de Malko. Sans se déshabiller, il s’étendit sur le lit étroit. Pourquoi n’y avait-il aucune photo de Rudi chez les Guern ? L’explication était peut-être toute simple. Sauf si Rudi était vivant. Il avait la soirée pour arracher la vérité à Eva. Car si son frère était vivant, elle le savait certainement.

Tout reposait maintenant sur la jeune fille aux yeux bleus. La chance de Malko résidait dans le fait que les Russes savaient que la mère de Rudi, la seule personne dont le témoignage ne pourrait être mis en doute, était morte. Janos Ferenczi attendait tranquillement que Malko reprenne l’avion pour New York, ayant épuisé toutes ses chances. Donc, il disposait de quelques jours de sursis.

Il déplia son costume d’alpaga bleu pour faire honneur à la jolie Eva. Ce soir, il avait besoin de tout son charme.

— Prosit !

— Prosit !

Malko leva sa chope de grès et la vida en même temps que le géant au crâne rasé qui venait de porter le toast. Ses petits yeux porcins scrutaient son vis-à-vis avec une curiosité intense, presque déplacée. Il devait peser cent cinquante kilos au bas mot et rappelait à Malko l’horrible Greslky, mort à Vienne[13]. Heureusement que la présence d’Eva compensait la vue de ce monstre !

Elle était délicieuse, avec son costume bavarois, composé d’une jupe brodée dont les dernières broderies avaient été sacrifiées pour laisser voir de jolis genoux ronds, et d’un corsage largement échancré carré offrant une généreuse poitrine. Ses longs cheveux blonds étaient relevés en un chignon très élégant. On était loin de la grosse Gretchen en nattes. Avec ses jambes fines, Eva aurait parfaitement pu être cover-girl à New York ou à Paris.

C’était la plus jolie fille de la soirée. Depuis qu’elle était venue chercher Malko au Gasthaus zum Post, son attitude envers lui s’était considérablement réchauffée. Ils avaient déjà dansé plusieurs fois, presque tendrement. Chaque fois, elle gardait la main de Malko dans la sienne, tandis qu’il la raccompagnait à leur table. Très gemiltlich !

La fête battait son plein, dans un énorme chalet à un kilomètre du village, au beau milieu d’un bois de sapins. Depuis trois heures la bière et le steinhegger[14] coulaient à flot. Eva avait présenté Malko comme un vieil ami de son frère et il avait serré des dizaines de mains calleuses et vidé une bonne douzaine de Steinhegger, à différentes tables.

Tout Rupholding était là. Avec Eva, il n’avait plus reparlé de la guerre. Une fois seulement il avait lancé un ballon d’essai, en disant :

— Quel dommage que Rudi ne soit pas là !

Elle avait seulement répliqué :

— Ach ! Il est mort, il ne faut plus y penser.

Impossible d’en obtenir plus. C’est elle qui le questionnait sur l’Amérique. Malko s’était fait passer pour un ingénieur en électronique. Le gorille installé à leur table suivait leur conversation d’un œil bovin, alternant bière et Steinhegger.

L’orchestre attaqua soudain ce qui devait être un tango. Sans doute pour éviter que les pasos dobles bavarois scandés par les solides godillots ne défoncent le parquet du chalet.

— Dansons, s’écria Eva. C’est si romantique !

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13

Voir Le Dossier Kennedy.

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14

Alcool blanc, très prisé en Bavière.