Le Blue tango. À peine quinze ans. Avec de gros rires, des jeunes gens passaient entre les tables, éteignant les bougies qui éclairaient la salle.
Comme si l’absence de lumière avait réveillé le cochon qui sommeille dans chaque cœur humain, l’ambiance de la fête changea radicalement en quelques minutes. Disciplinés jusque dans l’érotisme, les Bavarois abandonnèrent tous en même temps le Steinhegger pour la chair fraîche.
Eva, collée contre Malko, dansait, suivant vaguement la musique, le ventre en avant. Elle leva le visage et ses lèvres rencontrèrent celles de Malko. Aussitôt sa langue jaillit comme un dard pour un baiser à couper le souffle d’un plongeur de fond.
Les couples, autour d’eux, se conduisaient à peine plus mal que des singes en rut. Beaucoup de garçons avaient défait les lacets du corsage de leurs cavalières et s’amusaient à y enfoncer leurs mains en échangeant des plaisanteries salaces avec les voisins. Une fille plus imprégnée de Steinhegger que les autres, sortit brusquement un sein énorme et laiteux d’un geste preste, et commença à faire le tour du bal en le mettant sous le nez des hommes qui faisaient tapisserie, ce qui déclencha une tempête de rires et une poursuite échevelée. La fille disparut dans la nuit en courant, une meute derrière elle.
D’ailleurs, peu à peu la piste de danse se vidait. De nombreux couples s’éclipsaient discrètement. Où pouvaient-ils bien aller ?
Comme si sa pensée s’était rencontrée avec celle de Malko, Eva leva son visage espiègle :
— Il fait trop chaud ici. Allons dehors.
Sans attendre sa réponse, elle se détacha de lui, le prit par la main, et l’entraîna vers la sortie.
La température était relativement douce. À vingt mètres du chalet ils durent contourner une fille qui, sa robe retroussée, recevait contre un arbre l’hommage rapide d’un jeune Bavarois. Très roboratif…
— Allons plus loin, souffla Eva. Ici nous ne serions pas tranquilles.
C’était le moins qu’on puisse dire. Il n’y avait pas un arbre de libre dans le bois de sapins. Pas étonnant que l’Allemagne se soit repeuplée aussi vite. Aussitôt satisfaites, les filles repartaient danser et se réconforter au Steinhegger.
Malko se laissa guider. Évidemment, il n’était pas venu pour cela, mais au point où il en était… Eva était appétissante et sans problèmes. Peut-être que de l’intimité jailliraient les confidences.
Elle marchait rapidement dans le noir devant lui. Ils étaient maintenant à deux cents mètres du chalet et le bruit de l’orchestre n’était plus qu’un murmure. Soudain ils se trouvèrent devant une cabane de berger. Eva était bien organisée.
Elle défit un loquet et poussa la porte, le précédant dans l’obscurité puis, refermant le battant derrière elle. Il faisait noir comme dans un four. Eva guida Malko par la main jusqu’au fond. Mais au moment où il allait la prendre poliment dans ses bras, elle s’écarta de lui.
Il ne crut à un jeu érotique qu’une fraction de seconde. Brusquement, son sixième sens avait saisi quelque chose d’anormal. Au moment où il se jetait en direction de la porte, la lueur d’une puissante torche électrique le cloua sur place.
La lumière lui cachait le porteur de la torche. Mais il vit parfaitement les quatre dents de la fourche dirigée droit sur son ventre.
Deux autres lampes s’allumèrent à côté de la première. Malko recula jusqu’au mur. Trois hommes barraient la porte. Il reconnut le patron de l’hôtel, le bon Bavarois au gros ventre. C’est lui qui tenait la fourche : Karl, l’homme au manteau de cuir qui sciait du bois en face du chalet d’Eva, Heinz, le géant au crâne rasé qui avait partagé leur table au chalet : Eva surgit de l’ombre, le visage dur, les bras croisés sur la poitrine. Elle jeta aux trois hommes :
— Vous avez vu ce qu’il a voulu me faire ce salaud !
— Schweinhund![15] éructa le géant.
À toute volée, il envoya une bouteille vide de Steinhegger. visant la tête de Malko. Celui-ci l’évita de justesse, mais un éclat lui ouvrit la joue.
Pourquoi diable Eva l’avait-elle entraîné dans ce piège ?
Il ne se posa pas longtemps la question. Le géant fit un pas vers lui, le menaçant d’une sorte de gourdin terminé par un crochet de boucher.
— Porc, gronda-t-il. Tu n’as jamais connu Rudi !
Sale truc. Très sale truc.
— J’étais sous les ordres de Rudi jusqu’au bout, hurla le géant. Et je ne te connais pas. Tu es un sale Juif. Un sale espion ! Je vais t’ouvrir les tripes.
Le crochet siffla. Malko fit un bond de côté, couvert de sueur. Heinz brandissait de nouveau son arme.
— Langsam ! cria une voix impérative.
Il s’arrêta docilement, le crochet en l’air, ses petits yeux injectés de sang ne quittant pas Malko.
— Herr Sturmführer, demanda-t-il d’une voix suppliante, laissez-moi étriper ce salaud tout de suite.
Les mots fondaient de respect dans sa bouche en prononçant le grade.
— Attendez.
Karl, l’homme au manteau de cuir s’approcha de Malko et lui braqua sa lampe dans la figure. Il profita de ce répit pour essuyer le sang qui coulait sur son visage.
— Qui êtes-vous ? demanda Karl.
— J’ai dit mon nom à Eva Guern, fit Malko le plus calmement possible. Il est vrai.
— Il m’a posé un tas de questions sur Rudi, glapit la douce Eva. Il m’a dit qu’il le croyait vivant !
— Vous connaissez Rudi Guern ? continua Karl.
Malko réfléchit un quart de seconde.
— Non, répondit-il.
— Schweinerei ![16] hurla Eva.
Écartant l’homme au manteau de cuir, elle bondit sur Malko. Il reçut un violent coup de genou dans le ventre et elle le mordit au cou, de toutes ses forces. Le géant dut la ceinturer, mais elle continua à envoyer des ruades comme une furie. Pour la calmer, il gronda :
— Calme-toi, Evita. Je vais m’en occuper moi-même. Je te jure qu’il regrettera d’être venu à Rupholding.
Lâchant la jeune fille, il s’approcha de Malko. Une de ses énormes mains se referma autour de son cou. De l’autre, il entreprit de le bourrer de coups de poing. Malko donna des coups de pied, tenta de relâcher l’étreinte qui l’étranglait. Mais le poignet de Karl avait la force et l’épaisseur d’une branche de chêne.
Le géant lui cracha en pleine figure. Ses petits yeux avaient pris une incroyable expression de méchanceté. Malko voulut crier, mais seul, un son étranglé passa ses lèvres. Tous ses muscles devenaient en coton. Dans le lointain, il entendit la voix d’Eva qui criait :
— Tue-le, Kurt !
Encouragement superflu. Tout s’obscurcit et les trois lampes ne furent plus soudain que des points lumineux minuscules qui disparurent d’un coup.
Malko revint à lui, ficelé comme un saucisson. Tout son corps était douloureux. Sans parler de sa gorge. Il avait l’impression d’avoir été piétiné par un rouleau compresseur.
La cabane était maintenant éclairée par une lampe à pétrole accrochée à une solive du plafond. Heinz, Karl, l’homme au manteau de cuir, et l’hôtelier s’entretenaient à voix basse avec Eva. Il ignorait absolument combien de temps s’était écoulé. Il se garda bien de bouger et referma les yeux. Il avait eu le temps d’apercevoir dans un coin sa Samsonite noire, ouverte.
— Laissez-moi le pendre à un croc de boucher, Herr Sturmführer, suppliait Heinz. C’est un chien juif. Ces salauds-là nous ont fait assez de mal.
Karl laissa tomber sèchement :
— Tais-toi, imbécile. Tu veux absolument que nous ayons des ennuis. Otto, qu’as-tu trouvé dans la valise ?