— Un pistolet, Herr Sturmführer, répondit triomphalement l’hôtelier. C’est sûrement un espion juif, ajouta-t-il en baissant la voix. Il est venu fouiner ici à la recherche de ce pauvre Rudi. On vit vraiment une drôle d’époque.
— Ach ! Rudi, coupa Eva d’un ton pleurnichard, quand je pense qu’il n’a pas pu venir fermer les yeux de sa mutti !
Le géant Heinz renifla et reprit son leitmotiv :
— Herr Sturmführer, lais…
— Maulen zu ![17]
Malko complètement réveillé étouffa un cri de joie. Rudi, soi-disant tombé au champ d’honneur n’avait pas pu assister à l’enterrement de sa mère !
Du coup, il fut pris d’une furieuse envie de vivre. Presque involontairement, il avait fait faire à son enquête un pas de géant.
— Voilà ce que nous allons faire, exposait Karl. Heinz va mettre ce type dans le coffre de sa voiture tout à l’heure. Il partira pêcher au lac Toplitz demain matin très tôt.
» Heinz, tu feras bien attention qu’il respire encore à ce moment-là, c’est important. Dès que tu arrives, tu le jettes dans l’eau, mais tu gardes le bout de la corde. Quand tu t’en vas, tu le remontes et tu enlèves les cordes. Tu laisses les pierres dans les poches pour qu’il ne remonte pas tout de suite. Quand on le découvrira, cela ne sera pas facile de l’identifier.
» Pas de brutalité, Heinz, conclut-il rudement, je ne veux pas d’histoires avec la Kripo[18].
— Mais vous êtes le Polizeimeister de Rupholding, coupa Heinz, hilare.
— Justement.
Malko choisit ce moment pour manifester sa présence. Il avait encore une arme secrète, heureusement.
— Pourquoi voulez-vous me tuer ? demanda-t-il calmement.
Les quatre se retournèrent d’un bloc.
— Il n’est pas crevé, ce sale Juif, remarqua la voix acide d’Eva.
L’homme au manteau de cuir s’approcha de Malko et dit d’une voix pleine de mépris :
— Les gens comme vous savent à quoi ils s’attendent lorsqu’ils se font prendre.
Il se tourna vers l’hôtelier :
— Otto, personne ne t’a vu partir avec la valise ?
Le Bavarois bedonnant secoua la tête avec un bon sourire.
— Non, non, Herr Sturmführer. J’ai dit aux petites que finalement l’étranger n’avait pas couché là, qu’il était parti après le bal en voiture pour Munich. Je leur ai même donné cinq marks de sa part.
— Parfait, Otto. Ainsi tout est réglé. Eva, tu vas retourner chez toi. Tu as été avec l’étranger dans le bois et il t’a raccompagnée chez toi ensuite. Tu ne sais rien d’autre.
— J’aurais voulu le tuer de mes propres mains, murmura la jeune fille. Quand je pense que j’ai dû me laisser embrasser et peloter. Schwein !
Sans crier gare, elle marcha sur Malko et lui allongea un coup de pied qui rata ses lèvres à dix centimètres. Il était temps de faire quelque chose.
Karl tira la furie en arrière.
— Komm, Eva, komm.
— Herr Sturmführer, cria Malko, voulez-vous avoir l’obligeance de m’écouter quelques instants ?
L’homme au manteau de cuir se retourna, surpris :
— Que voulez-vous ?
— Je pense que vous traitez bien mal un ancien camarade, fit Malko. Si vous voulez bien me déshabiller, vous verrez que je suis des vôtres.
Il y eut un silence qui parut interminable à Malko. Les trois hommes le regardaient, soupçonneux.
— Enlève-lui sa chemise et sa veste, ordonna l’homme au manteau de cuir.
Heinz défit les liens de Malko. Brutalement il lui arracha sa veste et tira sur sa chemise sans même la déboutonner. Malko se trouva torse nu. Sans attendre qu’on l’en prie, il leva le bras gauche, en se rapprochant de la lampe à pétrole.
Les trois firent cercle autour de lui, les yeux braqués sur son aisselle gauche. Puis Heinz explosa :
— Himmelsherr Gott ! Pourquoi n’avoir rien dit, Camarade ! J’allais te noyer.
Mais l’homme au manteau de cuir ne s’était pas départi de sa méfiance. Il vint se planter en face de Malko, son visage anguleux sans expression.
— Pourquoi cette comédie et ces mensonges, Herr…
— Linge, compléta Malko. Ce n’est pas de la comédie. Vous ne m’avez pas laissé le temps de l’expliquer.
— À quelle Kameradschaft appartenez-vous ?
Malko secoua la tête :
— À aucune, ce serait trop dangereux pour moi.
Il y eut un silence lourd. Il sentait que l’homme, en face de lui, tentait de le jauger. S’il ne parvenait pas à les convaincre, c’était le lac Toplitz.
— Pourquoi avoir menti, au sujet de Rudi, alors ? demanda l’homme au manteau de cuir.
Malko sourit froidement :
— Herr Sturmführer, il y a parfois des parents indignes. Je ne savais pas si Rudi n’avait pas été renié par sa famille. Je devais être prudent.
Eva s’approcha. Son visage avait repris sa douceur. Elle demanda à voix basse :
— Vous avez vraiment connu Rudi ?
Malko secoua la tête lentement.
— Non. J’en ai seulement entendu parler. Par un ami. Je savais qu’il était vivant et à l’abri.
— Pourquoi vouliez-vous le retrouver ?
Malko attendait cette question : il prit l’air le plus convaincant possible :
— J’ai eu le mal du pays. Pourtant, je gagnais bien ma vie en Amérique. Mais l’Allemagne me manquait. J’ai commis l’imprudence de revenir. On m’a dénoncé. Sans l’intervention d’un ami, je serais en prison aujourd’hui. Il faut que je me cache. Dès que je serai parti d’ici, je tenterai de franchir la frontière.
— Mais vous pouvez rester ici, fit spontanément Otto, l’aubergiste.
Malko secoua la tête :
— C’est trop dangereux pour vous. On veut ma peau. C’est pour cela que j’ai un pistolet. Je ne veux pas vous faire courir de risques. Rupholding est un petit village, il y aurait des bavardages, on saurait vite qu’il y a un étranger.
Le gros aubergiste le regardait, indécis, tenant toujours son pistolet à la main. Karl lui fit un signe discret et il reposa l’arme dans la mallette.
— Si ce que vous dites est vrai, dit lentement l’ancien Sturmführer, nous pouvons vous venir en aide. De toute façon, il n’est pas question que vous partiez ce soir. Otto, veux-tu…
Eva lui coupa la parole :
— Si vous permettez, je vais prendre soin de lui, Herr Karl. Ce sera plus discret qu’à l’hôtel.
— Qu’avez-vous fait de ma voiture ? demanda Malko.
— Elle est dans mon garage, fit Karl. Je comptais la conduire à Munich cette nuit.
Malko s’était rhabillé tant bien que mal. Dès qu’il fut prêt, Karl donna le signal du départ, en ouvrant la porte. Ils sortirent à la queue leu leu de la cabane, le géant Heinz fermant la marche. Tandis qu’ils avançaient dans l’obscurité, l’ancien Sturmführer se rapprocha de Malko.
— Herr Linge, qui êtes-vous réellement ? demanda-t-il à voix basse.
Malko répliqua sur le même ton :
— Herr Sturmführer, je préfère dans votre intérêt que vous ne le sachiez pas. Je ne voudrais pas mettre un homme de votre valeur en danger. Plus tard peut-être. Je peux seulement vous dire que l’Obergruppenführer Sepp Dietrich m’honorait de son amitié.
L’autre sembla favorablement impressionné par cette discrétion. Malko sentit qu’il avait marqué un point. Il ne risquait pas d’être contredit : Sepp Dietrich avait été enterré l’année précédente.
Il retrouva avec soulagement le grand chalet et ses flonflons. Avant d’entrer, ils se séparèrent. Karl et Otto continuèrent tandis que Malko entrait avec Eva et Heinz.