— Ach ! Il y a v… vingt-trois ans que je suis condamné à mort.
— C’est mon tour, maintenant, je suppose ?
L’Allemand secoua la tête :
— Non. Je vous ai réservé autre chose. Ce ne sera pas douloureux. Deux noyés pourraient attirer l’attention de la police. Je préfère que vous vous suicidiez.
Le White-Devil s’était remis en route, vers la côte. Brunner s’étira voluptueusement, faisant saillir sa bedaine.
— Belle journée, remarqua-t-il. J’aime la Méditerranée lorsqu’il fait un peu frais comme aujourd’hui.
Malko ne répondit pas. Ses yeux dorés étaient striés de vert. Le meurtre froidement exécuté d’Eva l’avait plongé dans une rage sans limite. Il avait quelques heures de sursis. Sa dernière chance. Brunner aboya un ordre et, cinq minutes plus tard, il se retrouva ficelé sur la moquette du salon.
Un peu plus tard, il sentit le White-Devil ralentir, puis manœuvrer ; puis le fracas de l’ancre. Ils étaient rentrés au port. Vainement, il tenta de se défaire de ses liens : c’était du travail de professionnel. Il réussit seulement à se meurtrir les poignets. Il entendit des gens marcher sur le pont. Anton Brunner ne se montra pas et il perdit peu à peu le sens du temps. Le jour baissa et fit place à l’obscurité. Aucun bruit ne venait plus du White-Devil. Aux mouvements sur le pont, il comprit qu’une partie de l’équipage descendait à terre. À quelques mètres de là, il y avait la gendarmerie de Saint-Tropez, la police, des gens normaux qui devaient saluer respectueusement le señor Francisco Juarez. milliardaire panaméen.
Sa dernière chance, c’était Krisantem. Mais seul, le Turc ne pouvait pas prendre le White-Devil d’assaut.
Malko dut sommeiller car la lumière le réveilla brusquement. Anton Brunner se tenait devant lui, son éternel cigare vissé dans la bouche. Gunther était là aussi, un étrange attirail à la main. Deux bouteilles d’oxygène et un respirateur d’homme-grenouille.
Le second gorille entra à son tour et fit lever Malko. Il trancha ses liens avec un poignard. Puis commença à lui masser les poignets. Étrange sollicitude. Durant l’opération, Gunther appuyait sur la nuque de Malko le canon d’un P.38.
— Je… je dirai à Rudi ce… ce qui est arrivé, fit Anton Brunner. Il s’amusera b… bien.
Gunther prit un rouleau de large sparadrap et reficela Malko, pieds et poings liés. Puis, il le chargea sur son épaule.
Anton Brunner leva son cigare :
— Adieu, Herr Linge !
Bâillonné, Malko eut été bien en peine de répondre. Sa tête heurta le montant de la porte et il fut à moitié étourdi. L’air vif de la mer le ranima et il regarda autour de lui. Le pont était désert. Un peu plus loin sur le quai, Malko aperçut sa petite Taunus.
Gunther, Malko toujours sur son épaule, descendit rapidement la coupée et courut jusqu’à la voiture. Malko se retrouva étendu sur le plancher de la voiture. Gunther prit le volant et le second gorille s’assit à l’arrière, les pieds sur Malko.
La voiture démarra aussitôt. Elle sortit du parking, passa devant l’Hôtel de Paris, arriva place des Lices et prit la route de Ramatuelle, déserte à cette heure tardive. Pour Malko, c’était le dernier voyage.
CHAPITRE IX
Transpercé par le vent d’est, Elko Krisantem grelottait, faisant les cent pas devant le grand parking du nouveau port. Depuis une heure le White-Devil était revenu s’ancrer à la même place. Le soulagement du Turc avait fait place à l’angoisse.
Aucun signe de vie de Malko. Il avait beau scruter le pont et le carré de l’arrière, ni Malko, ni la jeune Allemande ne se montrait.
Tous les quarts d’heure, Krisantem allait prendre un café au mini-drugstore installé derrière le port et revenait à son poste d’observation. À huit heures, il prit sa décision. En toute simplicité, il allait attaquer le White-Devil. Certes, s’il avait disposé d’un bazooka et de quelques grenades défensives, cela aurait facilité le travail. Mais en Corée, il en avait vu d’autres. Ou Malko avait été jeté à la mer et il fallait le venger ; ou il était encore vivant et prisonnier.
Il se dirigeait vers le voilier immobile dans l’obscurité quand il vit un marin descendre rapidement l’échelle de coupée. Il se dissimula derrière une voiture. Le marin alla au parking et monta dans une Taunus. Il la mit en route et revint stopper sur le quai, juste en face du White-Devil, puis remonta à bord.
Krisantem n’hésita pas longtemps. Il lui fallait une voiture. Il s’engagea dans le grand parking et commença à essayer toutes les portières.
La première à s’ouvrir fut celle d’une Jaguar, 3,8 litres assez ancienne. Il fallut au Turc exactement vingt secondes pour démonter les deux vis retenant le tableau de bord, faire basculer celui-ci, arracher les fils de contact et les réunir dans sa main. Puis il appuya sur le démarreur. Le moteur toussa et partit presque au quart de tour.
Il démarra en souplesse, sortit du parking et alla se garer un peu plus loin, à une centaine de mètres de la Taunus, laissa le moteur en route et attendit.
Heureusement, le réservoir d’essence était plein.
La Taunus quitta le chemin étroit menant au bout de la baie des Caroubiers pour s’engager dans une prairie se terminant au bord de l’eau. À deux kilomètres de Saint-Tropez environ, l’endroit était désert à souhait. En cette saison, il n’y avait ni amoureux, ni campeurs. Les rares villas étaient inhabitées et le hangar à bateaux, à cent mètres de là, désert et sombre. La voiture alla jusqu’au bout du champ, à quelques mètres de la mer.
Gunther arrêta le moteur et descendit ainsi que l’autre gorille. Il sortit Malko de l’arrière et l’installa à la place du conducteur, sans défaire ses liens. Celui-ci ne comprenait pas encore où ils voulaient en venir.
Le second gorille à demi couché sous la voiture, se livrait à une besogne mystérieuse. Gunther s’acharna, fixant les deux bouteilles d’oxygène sur son dos et s’attachant le respirateur autour du cou.
Puis il enfila des gants, reprit place dans la Taunus sur le siège arrière. Il referma la portière et monta soigneusement la glace. Le second gorille réapparut, tenant à la main l’extrémité d’un tuyau de caoutchouc. Il rouvrit la portière avant gauche et baissa légèrement la glace, glissant le tuyau à l’intérieur, pour que ce dernier affleure le visage de Malko.
Celui-ci venait de comprendre : ses bourreaux avaient transformé la voiture en une petite chambre à gaz portative. Les bonnes traditions ne se perdent pas. Le gorille bourra dans l’interstice de la glace par où passait le tuyau un journal roulé, afin d’empêcher l’air d’entrer dans la voiture. Il frappa alors un léger coup sur la vitre et disparut dans l’obscurité. Il allait se mettre en surveillance à l’entrée de la route, au cas improbable où des curieux voudraient se perdre par là.
Gunther, assis à côté de Malko, tourna la clé de contact, et posa le pied sur l’accélérateur. Le moteur ronfla. Une petite fumée bleue sortit du tuyau de caoutchouc, en plein dans les narines de Malko.
L’Allemand ajusta soigneusement son respirateur, ouvrit l’oxygène et écrasa la pédale à fond. Selon ses souvenirs des Einsatzgruppen[19] il y en avait pour une quinzaine de minutes. Avec les gaz à fond. Il ferma les yeux et se demanda où il allait trouver une fille dans ce village désert.
Il y eut un craquement imperceptible couvert par le crissement des grillons. Le gorille regardait les étoiles : c’était son heure de poésie.