Выбрать главу

Putains, camés, voyous, clochards. De toutes les couleurs : pas de racisme dans la Bowery. Un seul nivellement : la crasse et la misère. Tous les déchets de la grande ville viennent pourrir là, s’entre-tuant au besoin pour survivre quelques jours de plus.

Malko quitta la rame rapide de l’IRT à Cooper Square et s’engagea à pied dans la Bowery. Il avait laissé sa voiture dans un parking de la 42e Rue et gardé uniquement sa petite Samsonite noire.

Personne ne viendrait le chercher là. Il était aussi en sécurité que dans la lune.

Des ombres le frôlaient, cherchant à deviner si le contenu de ses poches valait un coup de couteau ou de bouteille. Ici, on tuait pour vingt-cinq cents. Il s’arrêta devant les Boweries Follies. C’était un music-hall comme les autres, à cela près que les girls avaient entre cinquante et soixante ans. Les photos donnaient envie de vomir.

Un type le frôla et lui proposa à voix basse un « voyage ». Il fit comme s’il n’avait pas entendu. Tout était dangereux dans la Bowery. Au coin de la 4e Rue, il y avait un hôtel un peu moins sale que les autres, le Stanton. Malko releva le col de son pardessus pour qu’on ne voie pas trop sa chemise blanche, ôta sa cravate et entra. Le hall était éclairé par une ampoule jaunâtre de la force d’une bougie moyenne. Derrière le comptoir, un type aux avant-bras tatoués lui adressa un sourire visqueux.

— Une chambre ?

— Oui.

— Deux dollars.

Malko sortit une mince liasse. Prudent. Mais c’était encore trop. L’œil de l’autre s’alluma. Il se pencha, soufflant une haleine de cheese-burger rance :

— Vous n’avez pas envie de rigoler des fois ?

— Non, fit Malko sèchement. Je suis fatigué.

À contrecœur, le tatoué lui tendit une fiche à remplir. Malko inscrivit Jim Jones, de Buffalo, et prit sa clé.

— C’est au premier, le 6, fit le gorille. Si jamais vous changez d’avis, j’suis là jusqu’à six heures.

Les trois quarts des chambres du Stanton abritaient des parties de poker ou de craps clandestines ou des camés en « voyage ». L.S.D., héroïne ou marijuana.

La chambre de Malko était un défi à Conrad Hilton. Le papier des murs datait de la prohibition et les draps n’étaient changés qu’à chaque élection présidentielle. L’odeur du lavabo noir de crasse donnait envie de se laver dans un égout. Par la fenêtre l’enseigne lumineuse du Jœ’s Lunch Room clignotait impitoyablement : les rideaux avaient été emportés par un locataire précédent et nécessiteux.

En se penchant à la fenêtre, Malko aperçut un clochard qui se précipitait chaque fois que le feu passait au rouge au coin de la 3e Rue pour essuyer les phares et le pare-brise des voitures arrêtées. Dans l’espoir de gagner une dime ou un quater[20]. Ici, dans le bas de Manhattan, la misère était presque aussi féroce qu’aux Indes.

Déprimé, Malko s’étendit tout habillé sur le lit, après avoir poussé l’armoire contre la porte.

Ceux qui connaissaient son raffinement ne viendraient jamais le chercher au Stanton Hôtel. C’était une excellente base pour s’attaquer à ses recherches.

* * *

Le numéro 136 de la 67e Rue Est était un immeuble sans faste, de quatre étages, avec un petit perron. Aucun drapeau, aucun signe particulier. Pas même une plaque… Mais c’est là qu’habitaient tous les Russes de la mission permanente aux Nations Unies. Les responsables espéraient éviter au maximum la contagion du capitalisme…

Cette portion de la 67e, entre Park Avenue et Lexington Avenue, ne comptait que peu de commerçants. Pas de buildings de verre et d’acier. La brique rouge noircie par les intempéries était la règle.

Malko s’était installé dans la Falcon presque au coin de Park Avenue. Dans son rétroviseur, il surveillait l’entrée du 136. Ainsi, il aurait éventuellement le temps de plonger sous son volant. Prudent, il s’était muni de sandwiches et de bouteilles de bière. La 67e Rue était en sens unique. Si Martin sortait en voiture, il pourrait toujours le suivre.

Son dos était trempé de sueur. Il jouait sa dernière carte. Il se donnait quarante-huit heures avant de se livrer à la CIA.

Le temps passait lentement. Au bout de deux heures, une quinzaine de personnes étaient sorties de l’immeuble, hommes et femmes. Personne n’avait de voiture. Ils partaient à pied, vers Lexington Avenue où il y avait une station du métro IRT.

À onze heures, Malko décida de bouger. À rester si longtemps dans sa voiture, il risquait de se faire remarquer. Il alla garer la Ford dans Park Avenue et s’installa, comme pour déjeuner, à la petite cafétéria au coin de l’Avenue. Il n’y avait plus aucun mouvement dans la maison. Les Russes devaient sortir pour travailler et revenir le soir. Malko décida de faire l’impasse sur l’heure du déjeuner. Cette résidence risquait d’être sous la surveillance du FBI. Il avait eu beau dissimuler ses yeux dorés derrière des lunettes fumées, il risquait de se faire repérer.

Il se força à descendre à pied jusqu’à la 50e Rue et à remonter à travers Central Park, presque jusqu’à Harlem. Puis, épuisé, il reprit sa faction.

L’après-midi passa lentement. Vers six heures, les fonctionnaires russes commençaient à rentrer, sagement, comme des écoliers. Malko décida de lever le camp. Une heure plus tard il se retrouvait dans la Bowery après avoir rangé sa voiture au même parking. Le Stanton Hôtel l’accueillit au même prix. La chambre était tout aussi sale, mais l’odeur épouvantable avait tué les punaises. Il prit deux comprimés de Nembutal et se coucha, toujours tout habillé. Il n’avait pas avancé d’un pas.

Le lendemain, il pleuvait. La journée passa tout aussi lentement. Il connaissait chaque pierre de la maison grise, commençait à reconnaître les mémères du quartier qui faisaient leurs courses en bigoudis.

Il se retrouva à la cafétéria pour déjeuner. Devant son air désemparé, le garçon qui le servait lui demanda s’il ne cherchait pas du boulot. Ils avaient besoin d’un plongeur.

À quatre heures de l’après-midi, il en avait tellement assez qu’il eut envie d’aller sonner et de demander le capitaine Pavel Andropov. Au moins, cela causerait une certaine animation. Il avait un torticolis à force d’inspecter son rétroviseur.

Rien, toujours rien.

Il repartit complètement découragé. Ou son raisonnement était faux, ou Pavel Andropov était en voyage, ou… mille suppositions. La seule idée de passer une troisième journée au bord du trottoir de la 67e Rue lui donnait la nausée. Il décida de changer le lendemain, il s’embusquerait près de l’Amtorg, l’agence commerciale russe. Il avait beaucoup moins de chance d’y trouver le Russe, mais au point où il en était…

Pour se redonner du courage, il s’offrit une bonne nuit au Sheraton Inn, une sorte de motel géant, sur la Septième Avenue, surtout fréquentée par des touristes moyens. Au moins c’était propre et plus remontant que les taudis de la Bowery. Pour la première fois, Malko se leva avec un bon moral. Il tombait toujours une pluie fine et les voitures avançaient en un flot compact et lent, ponctué de furieux coups de klaxon.

L’annuaire téléphonique lui offrit l’indication que l’Amtorg se trouvait dans la 30e Rue, entre Broadway et la Sixième Avenue, en plein quartier des confectionneurs et des entrepôts. Cela serait plus facile de s’y dissimuler.

Il eut du mal à trouver l’Amtorg. L’organisme russe n’était indiqué que par une petite plaque de cuivre, dans un énorme building commercial crasseux. Des camions déchargeaient dans toute la rue et Malko, qui avait garé la Falcon plus loin, n’attirait absolument pas l’attention. Dans ce quartier, il ne manquait pas de types qui se baladaient, les mains dans les poches.

вернуться

20

Dix cents et vingt-cinq cents.