Mais le mouvement dans le building était beaucoup plus intense et la surveillance plus fatigante. La matinée passa plus vite. Un peu avant midi, Malko se fit racoler par une grande fille avec des lunettes noires, un imperméable blanc et une fausse dent en argent. Elle passa plusieurs fois devant lui, et finalement lui glissa :
— Si tu veux venir un moment, j’habite pas loin. C’est dix dollars.
Finalement, elle monta avec un camionneur. Il n’y avait aucun restaurant dans les parages, d’où il puisse surveiller l’entrée de l’immeuble et Malko commençait à avoir l’estomac dans les talons.
Quand brutalement, sa faim s’évanouit.
Martin venait de descendre d’un taxi. C’était bien le visage raviné avec les yeux froids et durs, le vieux chapeau et le complet, de deux tailles trop grand. Il pénétra sous le porche sans se retourner. Malko s’était dissimulé entre deux camions. Il se retenait pour ne pas crier de joie. Il faillit se précipiter dans une cabine pour alerter David Wise, puis se ravisa. Il ne s’envolerait pas. Plus il en découvrirait par lui-même, mieux cela vaudrait.
Il fila jusqu’à Broadway, avala un hamburger en deux bouchées avec une bouteille de bière dans une cafétéria, et reprit sa faction.
Vers quatre heures, une petite Chevelle grise s’encadra dans le porche. Martin conduisait seul, Malko n’eut que le temps de sauter dans sa voiture, de manœuvrer frénétiquement pour retrouver le Russe sagement arrêté au feu rouge de Macy’s à la 34e Rue. Prudemment il laissa un taxi entre eux deux.
Alors, commença une étrange course dans New York. Martin tourna à droite à la 36e, filant vers l’est. Ils traversèrent ainsi tout Manhattan, puis le Russe s’engagea dans le Queen’s Midtown Tunnel. Il émergea de l’autre côté de l’East River, dans le décor des marchands de voitures, des supermarchés et des stations-services du Queen’s.
Il s’engagea dans Queen’s Boulevard, comme pour aller à l’aéroport de La Guardia. Mais il quitta le Queen’s Boulevard pour Woodside Avenue, roulant très lentement, comme s’il cherchait quelque chose. Avec son métro aérien, ses boutiques bon marché, ses immenses parkings, c’était un des quartiers les plus tristes et vieillots de New York. D’ailleurs, en allant vers Jamaïca Bay, Woodside avenue n’était plus bordée que de terrains vagues et d’entrepôts. La pluie ajoutait encore à la tristesse des pierres noirâtres.
Devant Malko la petite Chevelle allait de plus en plus lentement. Elle s’arrêta entre la Trente-septième et la Trente-Huitième Avenue le long d’une palissade couverte de vieilles affiches. La masse sombre du pont du Long Island Railroad émergeait de la pluie à une centaine de mètres. Malko arrêta à son tour sa voiture derrière une énorme semi-remorque en panne.
Martin était descendu. Il marcha lentement jusqu’au pont, revint sur ses pas, retourna, disparut derrière une des piles métalliques, réapparut, toujours les mains dans les poches. Il semblait chercher quelqu’un.
Son manège dura cinq minutes environ. Un train passa, faisant trembler la charpente métallique. Comme si cela avait été un signal pour le Russe, il repartit vers sa voiture. Sans jeter un regard en arrière vers le pont, il démarra, fit demi-tour sur place et repartit par où il était venu. Si vite que Malko eut juste le temps de se dissimuler derrière son camion. Mais s’il sortait et montait dans sa voiture, Martin le verrait.
Alors, à son tour, il marcha vers le pont, sans se presser. Il n’y avait toujours personne ; un vrai coupe-gorge. De temps en temps un bus ou un camion passait, projetant une gerbe d’eau boueuse.
Qu’est-ce que le Russe était venu faire ? Malko refit le même trajet, tournant comme lui autour des gros piliers rouillés. Était-il venu à un rendez-vous raté ? Pourtant, il n’avait pas attendu très longtemps.
Malko examina soigneusement tous les piliers d’acier afin de voir s’il n’y avait pas un message dissimulé, ou noté. Heureusement la pluie redoublait, et il n’y avait aucun passant pour s’inquiéter de son étrange manège. Une voiture de police passa, mais aucun des deux policiers ne se soucia de lui. Pour la seconde fois, il venait de refaire le trajet du Russe sans rien trouver.
Perplexe, il s’arrêta juste au moment où un train passait au-dessus de sa tête.
C’est comme cela qu’il découvrit l’objet : une petite boite plate de la taille d’un paquet de cigarettes, accrochée à près de deux mètres contre une des poutrelles métalliques.
Sur la pointe des pieds, Malko l’attrapa du bout des doigts, en notant soigneusement son emplacement. Elle était assez légère et devait contenir des papiers. Visiblement, elle n’était pas là depuis longtemps car son métal bruni était encore très propre. Malko allait l’ouvrir quand une idée lui vint. Si Martin avait laissé cette boîte, c’était pour que quelqu’un vienne la prendre.
Il la remit en place. Elle se colla facilement à la poutrelle du pont : c’était un container magnétique. Malko quitta l’abri du pont et grimpa le long du talus. Il se serait bien réfugié dans sa voiture, mais il y était visible comme une mouche dans un verre de lait.
Stoïquement, il commença à faire les cent pas le long de la voie ferrée. On ne le voyait pas de la route en contrebas, mais il apercevait tous les véhicules s’engageant sous le pont. Intérieurement, il jubilait. Après tant de revers, il avait enfin un peu de chance. Pourvu que ça continue.
Une heure passa sans rien amener de nouveau. Sauf un début de pneumonie en très bonne voie. La pluie fine transperçait son manteau de cachemire bleu. Des rafales de vent sibérien soufflaient par à-coups. Chaque fois qu’un train passait, il recevait une gifle glacée et sale.
Peu à peu, sa joie s’estompait : la personne qui venait récupérer le container pouvait attendre la nuit ou le lendemain.
Malko força son cerveau engourdi par le froid à réfléchir. Non, c’était impossible. Martin ne prendrait pas un tel risque. Des enfants ou des blousons noirs pouvaient apercevoir la boîte métallique, la voler, ou la porter à la police. Elle devait donc rester sous le pont le moins de temps possible.
Une voiture passa sous le pont, venant de New York. Malko se pencha. Il lui sembla qu’elle avait ralenti imperceptiblement. Mais elle continuait vers Jamaïca[21]. C’était une petite Corvair blanche, mal entretenue, avec une antenne de radio cassée. La buée qui recouvrait les vitres dissimulait l’intérieur. Il se rassit sur une borne. Trois minutes plus tard, la Corvair réapparut.
Il eut le temps de voir à travers le pare-brise embué une silhouette féminine, puis se rejeta en arrière. La voiture stoppa sous le pont. Il y eut un claquement de portière et presque aussitôt la Corvair reparut de l’autre côté du pont, filant vers New York.
Oubliant toute prudence, Malko dégringola le talus, souillant de terre son élégant costume d’alpaga et son pardessus. Il lui fallut une seconde pour voir que le container avait disparu. La Corvair était déjà loin. Il courut à sa voiture, mit en route et partit comme un fou sur ses traces. En principe, il devait la retrouver sur Woodbine Avenue. À moins que sa conductrice ne soit particulièrement prudente et n’aille se perdre dans le dédale des petites rues tristes du Queen’s.
La circulation était fluide, heureusement. Mais ce n’est qu’au troisième feu rouge, qu’il aperçut la petite voiture blanche.
Il ralentit, laissant plusieurs voitures entre elle et lui. Ce n’était pas le moment de commettre une imprudence. La femme qui conduisait était peut-être Sabrina. Il n’avait pas pu voir son visage.