Sabrina sortait du magasin. Son regard se posa une fraction de seconde sur le dos de Malko, puis se détourna. Le feu venait de passer au vert à la 51e Rue et un flot de voitures dévalaient l’asphalte bosselée de la Troisième Avenue vers le nord de Manhattan.
La jeune femme fit signe à un taxi « Checker » qui stoppa près d’elle. Le véhicule tourna aussitôt à gauche dans la 58e, vers l’ouest. Elle avait laissé son épicerie chez Tony.
Dès que le taxi fut hors de vue, il reprit la 52e Rue à grandes enjambées, pour ne ralentir qu’en arrivant en vue du 425. Le portier galonné faisait les cent pas devant le porche. C’était le hic. Malko ignorait le nom sous lequel vivait Sabrina.
En une seconde, il eut échafaudé un plan. Sans se presser, il commença à faire les cent pas devant l’entrée de l’immeuble, en regardant ostensiblement sa montre, de temps à autre.
Au bout de cinq minutes, il s’approcha du portier et sortit un billet de cinq dollars de sa poche :
— J’attends une dame, dit-il. Elle ne va pas tarder à descendre. Voulez-vous être assez gentil pour m’appeler un taxi sur l’avenue et le ramener. Je ne voudrais pas la rater.
L’autre porta la main à sa casquette. Le billet était déjà rangé au fond de son portefeuille. Il partit en courant vers le coin de la rue. Malko n’avait pas beaucoup de temps devant lui : à cette heure-ci, c’était plein de taxis libres. Il s’engouffra dans l’entrée. Le numéro de l’appartement était gravé dans sa mémoire : 2 B.
Il s’engouffra dans l’ascenseur et appuya sur le bouton du second. Le couloir était désert. Il trouva facilement la porte 2 B. À gauche en sortant de l’ascenseur. Bien entendu, elle était fermée. Mais tout de suite à côté, il y avait une autre porte menant à l’escalier de secours.
Malko la poussa. C’était son jour de chance. Un vasistas donnait sur le jardin. Il le poussa et se pencha à l’extérieur. Pour repérer la fenêtre correspondant à l’appartement 2 B.
Le reste fut extrêmement facile. Malko descendit les deux étages et sortit dans le jardin. À deux mètres au-dessus de sa tête, il y avait l’échelle d’incendie menant au 2 B.
Personne en vue.
Sautant de tout son élan, il parvint à attraper le montant relevé. Un rétablissement et il commença à grimper rapidement le long de l’escalier extérieur.
La fenêtre, sur le palier du second, était fermée.
Ce n’était pas le moment de fignoler. D’un coup de coude, Malko brisa la vitre. Le bruit se perdit dans le fracas de la ville. Devant l’immeuble, le portier devait se demander où était passé son client si généreux…
Le battant inférieur remonté, il se glissa à l’intérieur et tira aussitôt le rideau pour dissimuler la vitre cassée. Même si le portier se mettait à sa recherche, il ne pouvait pas vérifier les cent dix appartements rapidement.
Malko se trouvait dans une kitchenette classique, très bien rangée. Deux assiettes propres séchaient sur l’évier. Il visita rapidement les placards sans rien trouver d’intéressant. Puis il tourna doucement le bouton de la porte. La pièce était plongée dans la pénombre. Il cherchait en tâtonnant le bouton électrique quand une voix le cloua sur place :
— Bienvenue, Herr Linge. Ne bougez pas s’il vous plaît.
Il y eut un déclic et trois lampes s’allumèrent en même temps.
Le capitaine Pavel Andropov et Janos Ferenczi étaient assis sur un divan. Le Hongrois n’avait pas d’arme apparente, mais le Russe braquait sur lui un gros automatique noir, de marque inconnue à Malko.
— C’est une surprise, n’est-ce pas ? fit le Hongrois de sa voix grinçante. Vous avez mis longtemps à venir. Nous vous attendions. Depuis le jour où vous avez rôdé autour de notre délégation. On vous a aperçu et identifié.
Il eut un rire ironique :
— Vous aviez tellement envie de revoir votre belle Sabrina…
Le cerveau de Malko s’était vidé d’un coup. Tant d’efforts pour en arriver là. Il se laissa tomber sur une chaise :
— C’est bien, vous avez gagné !
Janos Ferenczi se passa la main dans ses cheveux. Bizarrement, il semblait ennuyé. Ses lèvres bougèrent à peine pour dire :
— Non. Nous sommes obligés de vous supprimer. Vous savez trop de choses et vous n’êtes pas assez souple.
— Pas assez souple, confirma d’un air désolé Martin.
— Ce n’est pas une mesure que nous prenons de gaieté de cœur, continua Ferenczi. Nous avions investi beaucoup d’argent et d’efforts dans cette opération.
Martin hocha la tête, de plus en plus attristé : bon comptable avec ça.
Malko les dévisageait, pas trop effrayé. Quel coup de bluff préparaient-ils encore ?
— Vous allez m’abattre ici ?
Janos Ferenczi sourit. Pas rassurant.
— Il y a bien assez de marécages, tout autour de Jamaïca Bay. On vous y retrouvera dans dix ans, ou jamais – Nous partirons dans une heure.
Cette fois, Malko eut un frisson. Il parlait sérieusement. Pavel Andropov décrocha le téléphone. La conversation s’effectua en Russe. Il raccrocha et offrit une cigarette à Malko.
Les trois hommes restèrent silencieux un long moment. Soudain, Malko demanda :
— Puisque je vais mourir, il y a au moins une chose que j’aimerais savoir : les photos truquées, comment avez-vous fait ?
Pavel Andropov éclata d’un rire tonitruant :
— Bonne idée, hein, goloubtchik[22].
Il se leva et ouvrit le dernier tiroir d’un meuble. Il farfouilla quelques secondes et sortit un objet indéfinissable. Le Russe le déplia d’un geste sec et se l’appliqua sur le visage. Malko poussa une exclamation : c’étaient ses traits à lui !
Le Russe éclata de rire et lui jeta l’objet.
Cela avait le contact froid et souple du caoutchouc, couleur de chair humaine, extrêmement fine.
— C’est un mélange de plastique et de caoutchouc, expliqua fièrement Martin. Une découverte de nos services techniques. Cela imite la peau humaine à s’y méprendre et, en photo, il est impossible de déceler la supercherie…
— Mais comment avez-vous obtenu ce masque ?
Le Russe se rengorgea :
— Grâce à notre petite pigeonne. Tu dormais si bien, camarade !… Tu ne t’es jamais rendu compte qu’elle te moulait le visage durant ton sommeil. Quelques minutes seulement. Peut-être as-tu eu un cauchemar, tout au plus… Après, il a suffi de réunir quelques figurants dans un endroit tranquille…
Il remit le masque dans le tiroir :
— Cela peut servir encore, camarade, dit-il, en clignant de l’œil. Puisque personne ne sait que tu es mort…
Janos Ferenczi regarda sa montre et dit quelque chose en russe. Le capitaine Pavel Andropov prit soudain un visage sévère :
— Tu vas être sage ! menaça-t-il.
Sa main plongea dans sa poche et ressortit armée d’une seringue métallique brillante :
— Sinon… Pfhutt. C’est de l’acide prussique.
— Allons, dit Ferenczi en se levant.
Visiblement, il n’appréciait pas les bavardages de son collègue.
Malko se leva docilement. Pour l’instant, il n’y avait qu’à subir. Et il n’était pas encore sûr que les Russes veuillent vraiment le tuer.
Les trois hommes s’entassèrent dans l’ascenseur étroit. En bas, ils ne rencontrèrent personne. Le portier avait changé et le nouveau salua respectueusement le groupe. La dernière chance de Malko s’évanouissait.
Une grosse Ford verte attendait devant la porte, moteur en route. Andropov y poussa Malko. Un inconnu était déjà à l’arrière. Janos Ferenczi monta à côté de Malko et Andropov devant. Le chauffeur avait un visage inexpressif et plat. Il démarra sans un mot. Dès qu’ils furent sur la Seconde Avenue, l’homme qui se trouvait à côté de Malko sortit de sa poche un objet gros comme un livre de poche et le relia à un fil rose qui pendait de son oreille, comme s’il avait porté un appareil pour sourds. Aussitôt, il y eut une légère vibration et une voix dit quelque chose en russe. L’homme écouta et fit seulement :