— J’appartiens à une agence fédérale, dit-il. Ces hommes sont de dangereux agents de l’Est qui se préparaient à m’exécuter. Mettez-vous en rapport immédiatement avec le FBI de New York. Et surtout arrêtez les quatre personnes qui sont avec moi.
Impressionné par le ton autoritaire de Malko, le sergent le regardait, indécis ; examinant sa carte sous toutes les coutures. C’en était trop pour son esprit simple.
— Dites-moi, c’est une blague ou quoi ? demanda-t-il.
Pendant ce temps, ses collègues avaient achevé d’aligner les quatre Russes dehors.
Malko pointa un doigt menaçant sur la tunique bleu marine :
— Je sais que vous me prenez pour un ivrogne et un farceur. Ce que je ne suis pas. Vous ne risquez pas grand-chose à m’écouter. Dans le cas contraire, je vous jure que vous passerez le restant de vos jours à régler la circulation dans ce tunnel. Jusqu’à ce que vous creviez asphyxié.
Il désigna Pavel Andropov :
— Fouillez cet homme. Il est armé et cela m’étonnerait qu’il ait un permis. Regardez dans la voiture. Vous trouverez du matériel étrange.
Une seconde, le sergent jaugea Malko puis il le repoussa à l’intérieur de la voiture de patrouille et revint d’un pas lourd vers les Russes.
Lorsqu’il sortit de la ceinture de Martin le gros pistolet noir on aurait dit une vieille fille trouvant un satyre sous son lit.
— Nom de Dieu ! fit-il. Nom de Dieu de nom de Dieu !
Instantanément, les autres policiers avaient sorti leurs armes. Malko était sauvé. Il attendit sagement dans la voiture de patrouille que le policier revienne, en jurant toujours tout bas. Sans même parler à Malko, il empoigna le micro de sa radio de bord, et appela son commissariat :
— J’ai une grosse histoire sur le dos, annonça-t-il. Prévenez le FBI…
Les deux autres Russes avaient déjà les menottes. Lorsqu’on voulut les passer à Janos Ferenczi, il recula d’un pas, blanc de rage :
— Vous n’avez pas le droit. Je suis diplomate.
Le policier hésita. Effectivement, il n’avait pas le droit de procéder à l’arrestation d’un diplomate. Mais cette affaire était tellement bizarre.
— Bon, fit-il. Mettez-vous là avec les autres.
Janos Ferenczi fit un pas en avant :
— Non. Je m’en vais. Vous n’avez pas le droit de m’arrêter. Prenez mon identité et mon passeport si vous voulez, mais je m’en vais.
Le jeune policier était de plus en plus ennuyé. Il revint à la voiture de patrouille pour quêter des instructions. Le sergent Moore racontait son histoire à toute vitesse dans le micro. Entendant la question de son subordonné, il la répéta au micro. Après quelques secondes, il dit :
— OK, Murphy, on peut le laisser tranquille, celui-là. Mais on emmène les autres.
— Hé ! s’écria Malko, vous n’allez pas laisser filer Ferenczi !
— J’y peux rien, répliqua Al Moore. C’est la loi et c’est pas moi qui vais la violer.
Malko renchérit :
— Cet homme est un tueur.
Le policier secoua lentement la tête :
— Peut-être, sir, mais je n’ai pas le droit de le retenir contre son gré. Tout juste celui de prendre son nom.
— Mais je vous dis…
— Je ne suis pas obligé de vous croire. J’ai des ordres du capitaine. Il m’a dit : « Laisse tomber. » Je laisse tomber.
Malko comprit qu’il n’aurait pas gain de cause.
— Retenez-le au moins quelques minutes, supplia-t-il. Et prévenez le FBI.
— C’est en train de se faire, assura le flic. Le capitaine s’en occupe.
Il descendit de la voiture et se dirigea droit sur Janos Ferenczi.
— Vous êtes libre, sir, dit-il. À condition de me laisser votre passeport. Il faudra vous présenter à l’Immigration pour le récupérer.
Poliment, Ferenczi tendit son passeport avec un sourire :
— Merci, je sais que dans ce pays, vous respectez la liberté individuelle. Je vous félicite.
Le policier salua sans répondre. Janos Ferenczi, les mains dans ses poches, franchit les guichets et s’éloigna à grandes enjambées. Il y avait une station de métro à cent mètres. Une seconde, Malko songea à s’emparer de l’arme d’un des policiers et à tirer sur lui. Mais il serait transformé en passoire avant d’avoir eu le temps de presser la détente.
Janos Ferenczi allait droit à l’appartement de Sabrina détruire les preuves et faire disparaître la jeune femme. Et cette fois, il n’y aurait plus personne pour innocenter Malko…
Le capitaine Pavel Andropov et les deux autres Russes furent enfournés à l’arrière de la voiture de police. Les policiers avaient inspecté entièrement la Ford verte et découvert les appareils à photocopier, ce qui les laissait plutôt perplexes.
Malko se rongeait les ongles d’impatience. Trois quarts d’heure passèrent. Janos Ferenczi avait eu dix fois le temps de liquider Sabrina, ou de la faire disparaître.
Soudain, le Queen’s Midtown Tunnel retentit du son lugubre d’une sirène. Une Lincoln noire jaillit du tunnel comme une fusée, un feu rouge clignotant frénétiquement derrière son pare-brise.
La voiture stoppa près de celle des policiers. Deux hommes en descendirent en même temps. Deux armoires à glace, vêtues de la même façon : costume gris en dacron, feutre à bords étroits, et chemise au col boutonné.
Malko poussa une exclamation de surprise. C’était les deux gorilles de la CIA avec qui il avait souvent travaillé : Milton Brabeck et Chris Jones[23]. Deux durs qui valaient une division de Marines. Ils ne s’étaient plus revus depuis leur mission en Sardaigne de l’été précédent[24].
Chris Jones serra la main de Malko. Mais ses yeux bleu-gris n’avaient pas une expression aussi chaleureuse que d’habitude. Milton Brabeck se contenta d’un signe de tête.
— Comment êtes-vous ici ? demanda Malko.
Chris répondit sans le regarder :
— On vous expliquera. Qu’est-ce qui se passe ?
Malko désigna la voiture de patrouille.
— Vous avez là trois Russes appartenant à un réseau clandestin. Un quatrième est en fuite. Il faut le rattraper d’urgence, sinon il va supprimer un témoin ou le faire disparaître.
Le gorille hocha la tête.
— On y va.
Les policiers regardaient avec respect la Lincoln Continental. Ce n’est pas dans la police municipale qu’on leur donnerait des voitures de huit mille dollars. Chris Jones eut un bref conciliabule avec le sergent Al Moore. Les trois suspects allaient être conduits au FBI immédiatement.
— C’est vous qui avez laissé filer le quatrième ? demanda Jones au sergent Moore.
— C’est la loi, fit l’autre sentencieusement.
Le gorille grinça des dents :
— Si vous continuez à l’appliquer comme ça, mon vieux, vous vous préparez un beau job de tondeur de gazon…
Sur ces paroles vengeresses, il remonta dans la Lincoln. Malko s’installa à l’avant entre les deux hommes. La voiture fit un demi-tour où elle laissa la moitié de ses pneus et replongea dans le tunnel, à tombeau ouvert.
Les cavaliers de l’Apocalypse.
— Voulez-vous m’expliquer… commença Malko.
Chris Jones eut un sourire triste.
— On vous cherchait. Depuis cinq jours. Mais on ne voulait pas le dire devant ces abrutis.
Malko sursauta.
— Vous m’arrêtez ?
L’autre secoua la tête.
— Non. Nous avons l’ordre de rester avec vous tant que tout n’est pas absolument éclairci. Mais le FBI a quand même lancé un avis de recherches pour vous retrouver depuis que vous avez faussé compagnie à leur petit camarade…