D’une voix neutre, il remarqua :
— Vous parlez un allemand remarquable, Herr Linge, après tant d’années aux USA.
Malko dit brusquement :
— Je suis né ici, en Autriche. Cela n’a rien d’étonnant.
Maintenant, il était pressé de partir, de quitter ce bureau nu et Spartiate, cet homme qui le regardait comme un assassin. Il s’enfuit presque, traversant le couloir blanc à grandes enjambées. La dernière chose qu’il vit du Centre, furent les yeux noirs de Simon Wisenthal, brillant d’un éclat magnétique dans la pénombre. C’est seulement sorti dans Rudolphplatz qu’il réalisa que Simon Wisenthal ne lui avait pas serré la main en partant. Il était déjà un pestiféré.
Il rejoignit Elko Krisantem somnolant au volant de la Jaguar.
Jamais, il ne s’était senti aussi mal à l’aise. C’était trop bête de payer pour les crimes d’un autre.
Enfoncé dans le mœlleux siège en cuir de la Jaguar, il réfléchissait. Avant la famille de Rudi Guern, dont le témoignage était sujet à caution, il fallait voir un de ceux qui avaient connu le SS. Eux ne pourraient pas se tromper. Car Malko n’oubliait pas que les photos montrées par le capitaine Andropov portaient son visage à lui. Et que ces photos avaient été identifiées par trois des quatre témoins survivants. Avant tout, il fallait éclaircir ce mystère. Donc son chemin était tout tracé : Israël, c’était beaucoup trop dangereux. Débarquer à Jérusalem avec un tatouage SS, autant sauter de l’Empire State Building, sans parachute.
Il restait Isak Kulkin à Athènes. Brusquement, ce petit Juif inconnu lui était plus précieux que n’importe qui. Il fallait qu’il le trouve coûte que coûte.
— Nous retournons à l’aéroport, annonça-t-il à Krisantem. Et nous partons pour Athènes.
— À Athènes, gémit Krisantem. Mais les Grecs ne vont jamais me laisser entrer…
C’est vrai ! Un Turc en Grèce…
— Tant pis, j’irai tout seul, décida Malko. J’espère que tout se passera bien.
Tandis qu’ils roulaient de nouveau sur la route de Schwechat Malko résuma l’histoire au Turc, pour qui il n’avait pas de secret.
— Qu’est-ce qu’il a fait ce Rudi Guern ? demanda Krisantem curieusement.
— Il a participé au meurtre de quelques centaines de milliers de gens.
L’œil de Krisantem brilla :
— Des Arméniens ?
La chasse aux Arméniens est le sport national turc. Après la guerre de 14-18, ils en ont passé au fil de l’épée environ trois millions…
— Je ne pense pas. Des Juifs surtout qu’il envoyait aux chambres à gaz.
— Dans les chambres à gaz ! Il ne les égorgeait même pas avant ? Mais quel plaisir y prenait-il, alors ? Il était fou, ce type-là…
C’aurait été trop long d’expliquer à Elko Krisantem la différence entre le génocide et le bon petit meurtre artisanal mitonné avec amour…
— Mais qui allez-vous voir à Athènes ? demanda le Turc.
— Un vieux Juif qui sait des choses vitales pour moi…
— Vous allez le tuer ?
Malko foudroya du regard son factotum. Décidément, il était incorrigible.
— Je vais bavarder avec lui, Krisantem. Un point c’est tout.
— Oh ! Pardon, fit le Turc. Je pensais que…
Malko regarda à plusieurs reprises par la lunette arrière. Il ne semblait pas être suivi. C’était imprudent d’avoir été rendre visite à Simon Wisenthal. Comment allait-il réagir après le passage de Malko ? Celui-ci s’était peut-être passé lui-même la corde au cou. Mais l’existence d’Isak Kulkin était peut-être le premier accroc au plan du G.R.U.
Les minutes comptaient double. Il se sentait mal à l’aise chaque fois qu’il revoyait le regard magnétique de Simon Wisenthal. Avec les téléphones, les choses vont vite. Cela ne lui servirait à rien d’être réhabilité à titre posthume… Sans compter que si les Russes apprenaient sa visite à Simon Wisenthal, la vie d’Isak Kulkin ne vaudrait pas cher. Il fallait donc atteindre Athènes, coûte que coûte.
CHAPITRE V
— Notre vol est complet pour Athènes, monsieur. Nous pouvons vous faire partir demain matin par Zurich.
— Je dois absolument partir, insista Malko.
Il était le seul client à la banque de l’Olympic. Le vol pour Athènes ne partait que trois heures plus tard et les passagers n’étaient pas encore arrivés.
L’employé des Olympic Airways écarta les bras en un geste désabusé :
— Je n’y peux rien, monsieur. Le vol est absolument complet.
Malko tira une liasse de billets de sa poche, il posa un billet de cinquante dollars sur le comptoir et dit, en regardant l’employé dans les yeux :
— Vérifiez bien votre liste, il doit y avoir une place.
L’homme rougit légèrement, secoua la tête, et ne prit pas l’argent.
— Je vous ai dit que le vol était complet, monsieur.
Malko, sans répondre, posa un second billet de cinquante dollars sur le premier. L’autre resta immobile, de plus en plus rouge.
Un troisième billet quitta la main de Malko. L’employé jeta un coup d’œil affolé autour de lui. Une grosse goutte de transpiration coulait sur son front, mais il continuait à secouer la tête machinalement. Malko déplia un quatrième billet de cent dollars celui-là et l’ajouta à la pile, avant de dire doucement :
— Il m’avait semblé qu’un nom était rayé, au bas de la liste.
Son interlocuteur avait la couleur d’une aubergine bien mûre. Il baissa les yeux sur sa liste, balbutia quelque chose d’inintelligible, posa la main sur les billets et articula péniblement :
— Je… je crois en effet qu’il y a une place.
Froidement, il barra un nom et le remplaça par celui de Malko. Celui-ci regardait en l’air. Quand il reposa les yeux sur le comptoir les billets avaient disparu et l’employé était en train de rédiger son billet. Jusqu’au moment où il le tendit à Malko, il ne lui adressa plus la parole. S’il avait su qu’il aurait pu demander beaucoup plus, il aurait eu encore plus honte…
Malko prit son billet et se dirigea directement vers la salle de transit. Krisantem devait déjà être de retour à Liezen. C’était bien la première fois que Malko venait en Autriche sans aller dans son château. Comme quoi, la vie est stupide : il risquait sa vie pour ces vieilles pierres et n’avait même pas le temps d’en profiter. Comme il avait deux heures et demie à attendre, il se mit à une table et commença à écrire. Une longue lettre à l’attention de David Wise, son patron direct à la CIA. S’il disparaissait, le capitaine Pavel Andropov ne coulerait pas des jours heureux à New York.
La rue Ypéridou est une petite rue étroite qui part de la place de la Constitution et serpente à travers un quartier populaire de petites maisons et de vieux immeubles. Après avoir consulté le plan d’Athènes, Malko décida de s’y rendre à pied. Le temps était encore frais, et depuis la révolution et la fuite du roi Constantin, la ville vivait dans une sorte de léthargie. L’Hôtel de Grande-Bretagne, le meilleur d’Athènes avec le Hilton, où il était arrivé la veille au soir, était particulièrement sinistre avec son énorme hall désert, peuplé seulement de vieillards discutant à voix basse d’un hypothétique coup d’État autour de petits verres d’ouzo[10]. En plus, le service était tout à fait approximatif : ils avaient oublié de réveiller Malko et il était près de onze heures quand il quitta l’hôtel…