Alors, je me dis carrément ceci : mon petit Sana, ton chapitre Dix, tu vas le finir en te payant une morue.
Une de plus.
Mais celle-là, fils, tu vas te la payer différemment.
Si toi tu ne jouis pas, elle, elle va jouir dans les grandes largeurs.
Fort de cette irrévocable décision, je traîne fräu Yuchi dans la salle de bains.
J’espère que le Thermos n’éclatera pas avant qu’elle ait repris ses esprits, dis. Tu devrais p’t’ être dire un bout de prière si t’as la foi en Santonio.
CHAPITRE XI
DANS LEQUEL
JE B… LA MORT
Elle voit le type mitraillé. Car j’ai donné des instructions aussi laïques qu’obligatoires pour pas qu’on le bouge du pont.
Elle regarde les débris calcinés du frelon, empli de cadavres carbonisés.
L’horreur.
Elle ferme les yeux.
— Tu vois, môme, lui fais-je, l’Opération vengeance n’a pas réussi pleinement. Y’a eu comme un défaut. À cause de Béru, tu n’as pas eu l’opportunité de te déguiser en fantôme et de filer. Alors, si comme me l’a annoncé le gentleman allongé près du bar, le Thermos explose, tu sauteras avec lui…
Je m’interromps, agacé. Le commandant encore, qui se pointe. Cette fois, sa pipe, il se la fourre carrément dans le prosibe, tant est intense sa désolation.
Il me fait un signe pour me parler en catiminette.
— Cette fois, chuchote le Pacha, cha cha, c’est le bout de la nuit, mon cher. J’ai dit qu’on prépare les canots pour les mettre à la mer, et on vient de constater qu’aucun n’est utilisable. Leurs moteurs, leurs gouvernails et les rames de secours ont été sabotés, leurs coques éventrées. Si ce navire coule, c’est la super-catastrophe. Personne n’en réchappera.
Ce que je ressens, un merlan qu’on file dans un congélateur pour pouvoir le consommer l’année prochaine doit l’éprouver. Ce saisissement. Cette glacerie intégrale. La mort de mon sang, de mes os…
Car à présent, il m’apparaît certain que le bateau sautera. C’est du sans espoir. Foin du bluff. On veut effectivement que tous les gens non évacués par les hélicoptères clandestins périssent.
D’un pas roide, je retourne à Yuchi.
Lui révèle la nouvelle.
Elle est tout glafouilleuse, la chérie. Hoquetante. Le médicament au Gros lui a pas dissipé ses effets de l’organisme, et en plus, constater qu’elle va aller gaver les maquereaux, finit de lui désastrer le mental.
— Tu le sais qu’on va sauter ?
— Oui.
— C’est certain, n’est-ce pas ?
— Oui.
— On peut empêcher ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que j’ignore où est la bombe.
— Tu mens.
— Non. Si je le savais, je le dirais…
— Tu appartiens à l’Organisation ?
— Oui.
— C’est quoi ?
— La Charter’s Artichoke Limited de Chicago.
— Connais pas.
Elle tressaille.
— Mais alors…
— Oui ?
— Que faites-vous ici ?
— Je te le dirai après, parle. Et vite…
— La Charter’s Artichoke est, officiellement, une agence de voyages américaine.
— Et… officieusement ?
— Une entreprise de meurtres en série. Des super-tueurs à gage si vous le voulez.
Je sursaute.
— Tu veux dire qu’on bousille des dizaines, des centaines de personnes à la fois ?
— Exact. Beaucoup de catastrophes aériennes, routières ou maritimes de ces dernières années, furent l’œuvre de la C.A.L.
Un frisson de désespoir me tringoule depuis la pointe du cheveu que tu vois, là, sur le sommet de ma tronche, jusqu’à celle du poil occulte qui me pousse tout de suite à droite du grain de beauté que j’ai à la fesse gauche.
Mon Dieu, Se peut-il ? Quelle époque effarante, cynique, sans âme[4] ! Je saisis tout. On sacrifie des centaines de gens pour en supprimer quelques-uns. Les autres servent de couverture, ou plutôt de linceul, à l’opération. Ils contribuent à déguiser des assassinats en catastrophes.
Diabolicos !
— Le naufrage du Thermos offre un double avantage, reprend-elle. Faire disparaître certaines personnes dont on a commandé le décès. Vous me suivez ?
— Très bien.
— Et puis, en faire disparaître également d’autres qui tiennent à disparaître et qui paient une fortune pour être, grâce à ce naufrage, rayées de l’état civil.
— Ceux qui ont embarqué, tout à l’heure, avec un bas enfilé sur la tête, un drap de lit et une valise ?
— Exact. Étant portés disparus, ils peuvent aller se refaire une vie neuve ailleurs.
— Coup double.
— Oui.
— Votre rôle, dans tout ça ?
Elle est toujours camée, la nana. Entre ciel et terre. Sa voix a une monocordie révélatrice. Son excitation physique de tout à l’heure s’est muée en excitation morale. Elle parle, comme si elle s’envoyait en l’air, fiévreusement, avec exaltation.
— J’étais une espèce d’hôtesse clandestine. Je m’occupais des gens qui devaient être évacués avant l’explosion.
— Et Chlag ? Ce n’est pas votre mari, n’est-ce pas ?
— Bien sûr que non.
— Alors ?
— C’est mon frère.
— Vous l’avez fait évader de Pologne.
— L’Organisation m’a aidée.
— Vous travailliez pour les Soviétiques ?
— Quand j’étais jeune. Et lui aussi… Et puis, à un certain moment, les services secrets américains ont eu barre sur nous ; ils nous ont « récupérés », comme l’on dit. J’ai joué le jeu un certain temps. Jusqu’au jour ou Ernst s’est fait arrêter en Pologne. Là, j’ai tout laissé choir pour passer à la Charter’s Artichoke.
— Bon, vous vouliez le faire disparaître officiellement dans le naufrage pour le soustraire aux recherches des agents russes ?
— Voilà.
— Pourquoi a-t-on voulu vous assassiner à Palerme, et qui ?
Elle hoche la tête.
— Sur l’instant, je n’ai pas compris. C’est seulement aujourd’hui, lorsque j’ai su qui vous étiez. Ceux de l’Organisation me surveillaient probablement. Quand ils nous ont vus ensemble, ils ont cru que je les trahissais, car eux vous connaissaient probablement.
— Ils avaient des raisons de se méfier de vous, Yuchi ?
— Non, pourtant nous avons eu un différend au dernier moment.
— À quel propos ?
— Au sujet de mon frère. Ils ne voulaient plus qu’il soit du voyage.
— Pour quelle raison ?
— Ils prétendaient qu’un des personnages embarqués le connaissait et que ça risquait de tout faire rater.
Tu n’es pas sans avoir entendu parler du génie san-antonien, petit gars ? Alors accepte-z’en la preuve.
— Éloi Prince, n’est-ce pas ?
Elle a un sursaut.
— Comment le savez-vous ?
Autant lui répondre par la vérité :
— Comme ça.
Les moteurs du Thermos continuent de ronronner. Les passagers se remettent de leurs émotions, à grand renfort de drinks et de Kodak. Tchin-tchin. Clic-clac.
Le Pacha s’arrache les tifs et fume sa pipe par le culot. Des dames salopes recommencent à se faire tringler dans les cabines après avoir commenté les événements. Cent grincheux assiègent le poste de radio naze pour exiger d’envoyer des télégrammes rassurants à leurs familles : « Sommes sains et saufs. » Toujours la formule triomphante. Sain et sauf ! Ce qui signifie, en clair : j’ai fait le pied de nez au danger. Je suis un Bayard moins con que Bayard, puisque moi, je ne me suis pas fait fraiser la gueule comme une crêpe à Romagnano.