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— Non, il y a quelque chose de plus, ajouta le chef de station. Quelque chose de très important. La police croate a identifié l’homme qui se trouvait avec le tueur, le conducteur de cette Golf GTI. C’est lui aussi un activiste de la Grande Croatie. Un homme qui a déjà fait parler de lui dans le passé, en animant des groupes d’Oustachis à l’étranger, comme le HRB, en recueillant des fonds pour les réfugiés politiques.

— Cela correspond…

L’Américain eut un sourire amer.

— Ça, c’est ce que les Croates savent. Ils nous ont passé le dossier et Langley a retrouvé la trace de ce Dobroslav Babic. Il avait séjourné aux USA et avait été identifié sans erreur possible comme un membre d’une section très discrète de la SDB[22] chargée de la manipulation des extrémistes yougoslaves de tous poils.

— La SDB, les Services Spéciaux yougoslaves ?

— Tout à fait. Ils employaient surtout des Serbes, mais aussi quelques Croates pour leurs manipulations. Nous, étrangers, nous ne faisons aucune différence entre un Croate et un Serbe, puisqu’ils parlent la même langue et portent souvent les mêmes noms, mais eux ne s’y trompent jamais… Donc, ce Dobroslav Babic a passé plusieurs années à manipuler des Oustachis exilés et même à recruter des commandos de saboteurs qu’il aidait ensuite à s’introduire clandestinement en Yougoslavie. La SDB leur laissait commettre quelques petits attentats, puis les arrêtait, les jugeait et les fusillait.

« Faisant d’une pierre deux coups : on vantait la qualité des Services yougoslaves et on agitait le spectre de la renaissance des Oustachis.

— Ce Babic était lié au KGB ? remarqua Malko.

— Évidemment. SDB et KGB travaillaient la main dans la main. Aujourd’hui, nous ignorons si le KGB a toujours des liens aussi étroits avec ses homologues serbes. De toute façon, les Soviétiques sont contre la partition de la Yougoslavie. Une Slovénie et une Croatie indépendantes seraient un exemple détestable pour les États baltes.

— Est-ce que l’affaire qui nous intéresse ne serait pas une nouvelle manip du KGB ou du SDB ? demanda Malko.

— C’est une possibilité, répliqua Jack Ferguson. En plus, le KOS, le Service de Renseignement militaire fédéral, totalement contrôlé par Belgrade, reste présent en Croatie, planqué dans les casernes de l’armée yougoslave où les policiers croates n’ont pas le droit de mettre les pieds. Avec un réseau d’agents et d’informateurs installés sur place et inconnu d’eux. Tout ce système est au service du gouvernement de Belgrade, donc des Serbes et par conséquent du KGB.

— Supposons, dit Malko, que ce groupe d’extrémistes croates soit manipulé par le gouvernement de Belgrade. Quel serait son objectif ?

— La meilleure hypothèse, répondit l’Américain, c’est qu’ils veulent déclencher des incidents graves entre Serbes et Croates, afin de prouver que le nouveau gouvernement croate de Franjo Tudman n’est que la tête de pont des Oustachis en Europe. Et qu’on ne peut pas laisser revenir les nazis.

— Et ensuite ?

— Cela permettrait d’utiliser l’armée yougoslave pour « pacifier » brutalement la Croatie en éliminant physiquement les responsables croates pour installer un gouvernement militaire aux ordres de Belgrade. À la sortie, on aurait une Yougoslavie « démocratique » tenue en réalité par des apparatchiks communistes et serbes.

— Le gouvernement croate est-il conscient du danger ?

— Tout à fait, mais impuissant. La police et la Garde nationale créées par le général Martin Spegel ont reçu des consignes draconiennes de modération. Ils les observent. Mais ils ne peuvent rien contre ce genre de manipulation. Souvenez-vous de la fausse attaque par des troupes polonaises d’un poste-frontière allemand, à la frontière germano-polonaise en 1939. Les soi-disant soldats polonais étaient des déportés, abattus par la suite. On a su la vérité quelques années plus tard, mais en attendant, cela a permis à Hitler de déclencher l’invasion de la Pologne avec un prétexte en béton. C’est ce que nous voulons éviter ici…

— Lourde tâche, remarqua Malko.

Jack Ferguson eut un sourire ironique.

— Je crains que cela devienne votre tâche, mon cher Malko. Je vous donne toutes les armes pour cela. Et même une ravissante assistante. Dès demain, vous pouvez passer l’annonce dans le Kurier. Ensuite, direction Zagreb, je pense. Et là, il faudra vraiment faire attention…

Un ange passa, enfouraillé jusqu’aux yeux… Malko cachait mal sa réticence à l’idée d’emmener Swesda, ce qui allait provoquer un drame avec Alexandra. Seulement cela devenait impossible de dire non devant l’insistance du chef de station.

— Je suis certain que vous allez très bien vous entendre avec Miss Damicilovic, conclut perfidement Jack Ferguson, décochant sa flèche du Parthe. Et si vous empêchez cette manip, vous aurez rendu un sacré service aux Croates.

Chapitre VI

Said Mustala descendit du tram au coin des avenues Savska Cesta et Bratstva Jedinstva, au sud de Zagreb, juste avant la Sava. Il partit à pied vers un groupe de HLM qui avaient poussé en désordre entre l’avenue Bratstva Jedinstva et la rivière, se retournant sans cesse… Encore sous le choc de la fin tragique de la poursuite. Jamais, il n’aurait cru pouvoir échapper aux policiers croates. Pendant une heure, il s’était dissimulé au fond d’une cour de la rue Ilica dans un réduit puant et n’avait osé sortir que la nuit tombée. La rue Ilica avait retrouvé son calme et il était parti à pied, tout d’abord, filant vers le sud, cherchant des repères dans cette ville qu’il ne reconnaissait plus.

En haut de l’avenue Savska Cesta, il s’était mêlé à un groupe attendant le tram et avait retrouvé un peu de calme. Pourtant le passage des voitures bleu et blanc de la Milicja envoyait dans ses vieilles artères des poussées d’adrénaline qui le laissaient les jambes flageolantes. Il n’était plus habitué à être traqué, à se sentir en danger, sans même une arme pour se défendre, à part son poignard. Il aurait dû penser à récupérer le revolver de Dobroslav Babic, qui n’en aurait plus besoin. Son compagnon était mort sur le coup, sans un cri, le cerveau éclaté. Cela n’impressionnait pas Said Mustala qui en avait vu d’autres, mais son cœur battait la chamade en pensant qu’il avait peut-être mal compris l’adresse que son compagnon lui avait donnée avant d’être abattu.

Si c’était le cas, le vieil Oustachi n’avait plus qu’à essayer de repasser la frontière par l’Italie ou l’Autriche, pour regagner l’Argentine. Il se maudissait d’avoir été obligé de montrer son passeport au policier. Cela pouvait lui valoir de sérieux problèmes.

Il s’arrêta devant le premier bloc d’immeubles. Du linge pendait à toutes les fenêtres, une carcasse de voiture achevait de pourrir devant l’entrée, le béton était devenu noirâtre, et il n’y avait pas une boutique en vue. Il vérifia sur le petit carnet où il avait recopié l’adresse pendant qu’il se planquait. Prilaz Poljanama N° 6. Un immeuble de douze étages long comme un jour sans pain, avec des centaines d’appartements, de clapiers plutôt, semblables à tous ceux de Novi Zagreb. Il se mit à la recherche de l’entrée D et finit par la trouver. Un escalier sans ascenseur, une odeur d’urine, de choux et de crasse. Les portes des boîtes aux lettres arrachées. Un vélo était attaché à la rampe avec une énorme chaîne. L’appartement se trouvait au huitième. Il monta lentement les étages et atteignit son but essoufflé, des crampes dans les jambes. Le palier était désert et silencieux. De minuscules ovales en cuivre donnaient les numéros des appartements.

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22

Sluzba Drzaune Bezbeonosti (Sécurité d’État).