— Si vous le désirez, bien sûr ! avança la cocotte.
— J’aimerais lui faire la surprise, singea-t-il en retour.
— Comme vous voudrez !
Rubén sonda brièvement la femme qui se ventilait sur le pas de la porte. Malgré ses valses d’œillades liftées, son air innocent laissait peu de doutes. Il abandonna Anabel à son destin de Botox, regagna la voiture garée un peu plus loin et, adossé au capot, contacta les aéroclubs de Neuquén.
L’un d’eux proposait bien des stages par des pilotes confirmés mais, d’après le type joint au téléphone, la prochaine formation de voltige n’aurait pas lieu avant le mois prochain.
Il appela Anita dans la foulée.
L’inspectrice n’avait pas lu le rapport d’autopsie de Munoz concernant le décès de Maria Victoria Campallo et, d’après les infos glanées, la thèse d’un homicide restait en suspens : accident, suicide, meurtre, l’équipe du capitaine Roncero, chargé par Luque de l’enquête, n’occultait aucune piste.
— Le rapport d’autopsie est faux, renvoya Rubén, tu le sais comme moi.
— Oui. Ça fait deux personnes contre le reste du monde. Maria est enterrée tout à l’heure et personne ne nous laissera exhumer le corps pour une contre-expertise. À moins de prouver la non-filiation entre la famille Campallo et ses enfants volés… Tu en es où ?
— J’ai le nom d’un type, répondit Rubén, Gianni Del Piro, un ancien pilote de l’armée qui travaille dans un petit aéroclub d’El Tigre. Je le soupçonne d’avoir transporté le corps de Maria et trafiqué son carnet de vol pour jouer les hommes invisibles. Del Piro a baratiné sa femme et son employeur au sujet d’un stage à Neuquén et quitté le domicile conjugal la veille du double meurtre, la semaine dernière. Tu pourrais me pister ce type d’après son numéro de portable ?
— Je te rappelle que mon pouvoir se résume à conduire la voiture de patrouille en présence d’un collègue masculin et à taper les rapports parce que ces pajeros[8] n’ont que deux pouces, rétorqua Anita.
— Et ton copain des télécoms ?
— Surveiller les communications, c’est encore possible, bougonna-t-elle, mais le localiser ne se fera pas sans l’aval de Ledesma.
Le chef du commissariat de quartier qui l’employait.
— Luque et ses flics d’élite le considèrent au mieux comme un vieux tas de merde : Ledesma aura peut-être envie de leur mettre des bâtons dans les roues, hypothéqua Rubén.
— À deux ans de la retraite, le Vieux ne prendra pas le risque de se faire révoquer sans preuves solides, assura sa subalterne.
— Dis-lui que c’est au sujet du meurtre de la rue Perú, du fils travesti de la blanchisseuse qu’on aurait vu dans un club de tango avec la fille de Campallo avant sa disparition.
— Putain, Rubén, si je lui dis que j’ai mené une enquête parallèle au sujet de Campallo, je vais me retrouver à ramasser les clodos en Troisième Couronne !
— L’occasion rêvée de changer de métier, non ?
— Bien gentil. Tu as un job à me proposer ?
— Del Piro est dans le coup, insista Rubén, j’en suis sûr. Il peut nous mener à Miguel et aux tueurs. Enrobe ça comme un bonbon pour Ledesma et localise-moi ce type. Je me charge de lui faire cracher le morceau.
Pour ça, on pouvait lui faire confiance.
— Tu me fais faire que des conneries, grommela son amie d’enfance. Le Vieux va vouloir savoir qui est ma source.
— Dis-lui que les Grands-Mères ont de sérieux doutes sur l’identité réelle de Maria Campallo, que vous vous cantonnez de toute façon à l’affaire Michellini, que Del Piro est soupçonné d’avoir participé à l’enlèvement de Miguel, le principal témoin disparu.
Anita évalua brièvement la situation — oui, le coup était jouable.
— Bon, elle acquiesça, je vais voir ce que je peux faire.
— En attendant ça te coûtera un restau. Aux chandelles, hein ! elle précisa.
Rubén sourit, adossé au capot de la voiture — une fille à vélo passait à sa hauteur, toutes jambes dehors.
— Au fait, rebondit l’inspectrice, j’ai des nouvelles de Colonia. Le corps trouvé dans les décombres de la maison a été identifié comme celui de José Ossario. Il est mort d’une balle dans la tête, un calibre.22 qui lui appartenait. Obtention légale. Une enquête est en cours mais l’incendie brouille les pistes, d’autant que l’appel à témoins n’a rien donné.
— Et le voisin d’Ossario, Diaz ? La police locale ne l’a pas interrogé ?
— Je te répète ce qu’on m’a dit : pas de témoins. Ton botaniste a dû se barrer, avança Anita. Ou il a peur et il se tait. Peut-être aussi qu’on l’a liquidé. Qu’on l’a balancé d’un avion, voir s’il volait.
— Ah oui…
Mais il n’avait pas l’air convaincu.
— Les gens ont tendance à mourir dans ton sillage, tu n’as pas remarqué ?
Rubén reçut alors un double appel sur le BlackBerry : c’était Jana.
— Excuse-moi, il faut que je te laisse, s’empressa-t-il. Tâche de convaincre Ledesma. On se rappelle !
Il prit la communication, le pouls plus rapide.
— Jana ?
— Ça va, Mermoz ?
— Qu’est-ce qui se passe ?
— J’ai trouvé le caporal, là, Montanez : dans les archives de l’armée.
Rubén grimaça sous l’éclaircie tapageuse.
— Quoi ?
— J’y suis allée ce midi, expliqua-t-elle : Ricardo Montanez, c’est son nom complet. La date de naissance du livret militaire correspond avec un des types que j’ai baratinés hier au téléphone.
Rubén chercha un peu d’ombre le long de l’allée pavillonnaire.
— Tu es allée fouiller dans les archives de l’armée ?!
— C’est là que sont stockés les livrets militaires, rétorqua Jana. C’est toi qui me l’as dit.
— Mais je ne t’ai jamais dit d’y aller !
— Qui d’autre ? Toi peut-être ? C’est vrai que personne ne te connaît chez les militaires. Je suis sûre d’ailleurs qu’ils t’adorent : je me trompe ?
Rubén secouait la tête, décontenancé.
— Tu es folle, imagine qu’on t’ait prise la main dans le sac ! Putain, tu aurais dû me prévenir.
— De quoi ? Que je sortais sans ton autorisation ? Tu n’es pas mon père, et je ne me suis pas échappée de ma réserve pour obéir au dernier venu, si tu vois ce que je veux dire.
— Non.
— Bon, de toute façon, c’est trop tard, dit Jana pour évincer le sujet.
— Tu es où ?
— À la maison. Je viens d’arriver.
— N’en bouge plus. S’il te plaît.
— O.K., concéda-t-elle à l’autre bout des ondes. Tu rentres quand ?
— Pas avant huit heures. Deux trois choses à régler. Je t’expliquerai.
— Bon…
— Bravo en tout cas, dit-il avant de raccrocher. Pour les archives. Je ne sais pas comment tu as fait, mais tu te débrouilles comme un chef.
— Tu ne m’as pas vue au lit, renchérit Jana. Un vrai petit lynx !
Rubén sourit malgré lui, sous le charme — oui, complètement cinglée.
5
Des bourrasques chahutaient les voiles des femmes réunies autour du caveau familial ; les hommes s’accrochaient à leurs chapeaux, à leur chagrin, les femmes s’accrochaient à leur bras. Aucun enfant présent, juste un nouveau-né qui ne craignait pas encore le cimetière.