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— Pourquoi tu veux pas jouer au truco ? lança le Toro à l’homme qui boudait dans le fauteuil en osier. Tilingo[9] ! On n’a que ça à foutre !

— J’ai pas envie, répondit l’intéressé, c’est tout.

Gianni Del Piro n’avait pas envie de jouer aux cartes, ni aux dominos, encore moins avec ces deux types. Ça le faisait chier, les dominos, et il ne savait pas jouer au truco. Ce qui le rendait le plus dingue, c’était ces enfoirés de moustiques, des monstres voraces capables de piquer à travers les vêtements. De quoi attraper la dengue justement — le delta en était infesté. Gianni Del Piro ruminait au bord du fleuve, maussade. Il avait prévu de rejoindre Linda pour une escapade à Punta del Este sitôt l’opération terminée, pas de jouer aux dominos dans une maison perdue au milieu de la jungle avec deux abrutis insensibles aux piqûres d’insectes — un gros type franchement répugnant avec ses taches de gras sur sa chemise et son alter ego en lame de couteau, le taciturne de service.

Del Piro avait dû prolonger sa mission, ce qui n’était pas prévu. Contrairement à sa gourde de femme, Linda n’était pas de celles qu’on besogne au motel après une pizza à emporter. La rémunération de ses anciens employeurs valait un petit écart de conduite, le temps d’une pige qui lui rapporterait de quoi se payer plusieurs fugues adultères : Gianni Del Piro avait menti à tout le monde, à son employeur, à sa femme Anabel, à quelques amis trop curieux, mais un contretemps le clouait en Argentine et les autres ne lui avaient guère laissé le choix. Anabel ne causerait pas de soucis, contrairement à la belle Linda. Sa jeune maîtresse l’attendait depuis ce midi à l’hôtel de Punta del Este, elle le harcelait de messages auxquels il n’avait pas le droit de répondre, plus mordante à mesure qu’il restait muet. Dire que Linda était jalouse relevait de l’euphémisme : possessive, exclusive, anticipant les perversités de l’autre comme si les coups bas et la trahison étaient par nature inéluctables, supportant son baratin au sujet du divorce tant qu’il jurait ne plus toucher sa femme, Linda l’appelait plusieurs fois par jour et, au premier doute fomenté par son esprit tordu, refusait d’accorder la moindre bonne foi à quiconque, en particulier à lui, Gianni, son mâle italien… Le pilote avait, il est vrai, son petit succès auprès des femmes que le prestige de la fonction impressionnait. Son silence obligé devait la rendre folle.

— Alors, tu joues ?! lança le Toro depuis la terrasse.

— Non !

Le pilote renâclait sous l’allée de pins qui bordait le cours d’eau. Les moustiques attaquaient au crépuscule et lui se morfondait à l’idée de perdre Linda — quelle croupe, nom de Dieu ! Un bateau-taxi était passé plus tôt, trop loin du ponton pour les voir, soulevant quelques vaguelettes poussives le long de la rive. C’était le premier bateau depuis deux jours. Un endroit vraiment paumé…

— Puta madre, s’égosilla le Toro, les cartes à la main, c’est pas marrant de jouer au truco à deux !

— Ouais !

Il faisait chaud sur la terrasse ombragée. Le gros homme se tourna vers son compagnon de jeu et s’écria, goguenard :

— J’ai une idée ! (Il jeta le paquet de cartes sur la table.) Viens avec moi !

Le Picador se leva sans demander quelle était l’idée, et suivit son ami vers la maison de bois. Gianni Del Piro aspergeait du One sur ses vêtements, le seul spray anti-moustiques qu’on trouvait dans le pays, quand les deux hommes réapparurent sur la terrasse. Ils avaient sorti le prisonnier de la chambre, le trav’ qui ne tenait pas debout, et le portaient à bout de bras.

Le rimmel de Miguel Michellini avait coulé sur ses paupières, qui clignèrent en voyant le soleil du soir entre les branches. Del Piro se contracta sur son fauteuil : ils l’avaient détaché.

— Putain, mais qu’est-ce que vous foutez ?! les rabroua-t-il en se contorsionnant.

— Ha, ha, ha !

Le Toro riait au visage du travesti. Le pauvre chou avait beaucoup pleuré quand il l’avait astiqué : le Picador n’avait pas daigné mettre la main à la pâte, laissant la femmelette à son compère qui, de fait, s’était régalé — sa robe de mariage était encore pleine de sang.

— Allez, ma mignonne, postillonna le Toro, viens jouer avec nous !

Ils soulevèrent le pantin et l’assirent lourdement sur la chaise. Miguel gémit de douleur, s’accrocha au rebord de la table. Ses tortionnaires lui rappelaient ces varans de Komodo qui dévoraient leur proie vivante, en meute, ces bêtes immondes dont les morsures empoisonnaient le sang de leurs victimes, dès lors condamnées. Les monstres. Ils avaient gardé sa figure intacte pour le maquiller — un travesti, c’était un peu comme une Barbie ! — et, pour rire, l’avaient barbouillé de matière fécale. Elle avait séché sur les joues creusées du gringalet, livide.

Le Toro lui souffla son haleine pleine de bière.

— Une petite partie de cartes, ça te dit, Madonna ?

Miguel sentit les larmes perler sur ses croûtes.

— Va te faire mettre, sale truie.

— Ho, ho, ho ! Tu entends ça ?! Tu l’entends, le rebelle ?!

Le Picador, dans son rôle, se contenta d’un sourire effilé. Son complice se leva, excité.

— Distribue les cartes, je reviens.

Del Piro secoua la tête, repoussa à grands gestes les moustiques qui l’assaillaient ; il n’était pas présent lors des « séances de travail », mais il avait entendu les hurlements déchirants du petit pédé. Le pilote s’attendait au pire, il ne fut pas déçu. Le Toro revint bientôt sur la terrasse, une cuvette dans ses grosses mains hilares. Pas besoin de se pencher pour voir que c’était de la merde.

Le Picador, qui avait distribué les cartes sous les yeux défaits de Miguel, recula sur sa chaise.

— De la fraîche ! s’esclaffa le Toro.

Il posa la cuvette nauséabonde sur la table de jeu, ravi de son tour. Miguel détourna le regard pour se préserver de l’odeur tandis que le gros type enfilait ses gants de vaisselle.

— Tiens-le à la chaise !

Le Picador s’empara du malheureux.

— Qu’est-ce que vous foutez, nom de Dieu ! grogna Del Piro en s’aspergeant de spray. Vous allez le bousiller !

— T’en fais pas ! On va juste le cuisiner ! Ha, ha, ha !

Miguel n’avait plus la force de résister, à peine celle de leur cracher à la figure. Il avait dit ce qu’il savait, ne comprenait pas pourquoi on le maintenait en vie, pourquoi ils s’acharnaient sur lui. Il ferma les yeux pendant qu’ils tapissaient son visage.

L’odeur d’excréments parvenait jusqu’au ponton.

— Putain, vous êtes vraiment des porcs ! commenta Del Piro sans bouger de son fauteuil.

Le Toro faisait de la sculpture in vivo, encouragé par les rires sardoniques de son acolyte.

Le pilote souffla, excédé — ces types lui fichaient la nausée —, et partit se réfugier dans la maison. Qu’ils aillent se faire foutre avec leur délire scato : il téléphonerait à Linda pendant qu’ils étaient occupés, deux minutes, le temps de la baratiner — avec un peu de chance et de talent, il réussirait à calmer sa furie érotique… Le soir tombant, moustiques et papillons de nuit s’écrasaient contre les vitres de la cuisine. La dernière vision de Gianni Del Piro fut celle de trois hommes assis autour d’une table de jeu, un travesti famélique, avec des cartes collées sur son visage couvert de merde, et deux quinquagénaires qui ricanaient.

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9

« Chochotte », « qui fait des manières ».