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— On se demandait si vous alliez arriver, dit-il en les entraînant dans son antre.

— Nous aussi, commenta Jana.

Raúl jeta un œil interrogatif à Rubén, qui lui fit signe de laisser tomber. Il déposa le sac militaire sur le bureau de l’anthropologue.

— Un vrai petit Père Noël, nota ce dernier en découvrant le contenu.

Les crânes n’avaient pas trop souffert malgré les péripéties du voyage. Raúl Sanz les empoigna comme des chiots dans leur panier. Résultats ADN disponibles d’ici vingt-quatre heures, assura-t-il bientôt. Ils échangèrent quelques mots explicatifs devant un café noir, saluèrent son équipe au grand complet, et se quittèrent dans le hall du Centre d’Anthropologie. Jana et Rubén avaient rendez-vous à dix heures au siège des Abuelas avec les Grands-Mères et Carlos : ça leur laissait le temps de passer à l’appartement, de prendre une douche et de nourrir Ledzep…

— Le pauvre matou doit reluquer sa gamelle en se demandant ce qu’on fout, remarqua Jana sur la route.

— Deux ou trois kilos de moins, ça ne lui fera pas de mal, commenta Rubén : comme à son maître.

— Vilain petit puma, tout le monde n’a pas la chance d’avoir ton poil.

Elle passa les mains dans ses cheveux, reçut son sourire fatigué. Jana bâilla malgré elle. Hâte de rentrer.

Hormis le kiosco qui ouvrait à l’angle, les magasins de la rue Gurruchaga étaient encore fermés à cette heure. Ils firent deux fois le tour du cuadra avant de garer la voiture et s’engouffrèrent dans le hall d’immeuble.

L’atmosphère feutrée du loft avait quelque chose de décalé, comme s’ils étaient partis depuis un siècle. Ils déposèrent les sacs dans l’entrée. Rubén se dirigea vers la fenêtre aux rideaux tirés, ne vit que des véhicules sans chauffeur garés le long du trottoir.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Rien… rien.

La fatigue lui jouait des tours. Ou le stress. Jana déposa un baiser furtif sur ses lèvres, pour le détendre.

— Je vais prendre une douche.

Elle prit son sac dans l’entrée, se demanda où était fourré Ledzep — le vieux chat devait roupiller dans un placard ; les stores étaient tirés dans la chambre de Jo Prat, les roses flétries par la chaleur. Jana posa le .38 sur la table de nuit, tria les vêtements propres. Un miaulement se fit entendre, sous le lit. Elle se pencha et aperçut deux yeux ronds qui luisaient.

— Qu’est-ce que tu fais là, mon vieux ?

Pour toute réponse, Ledzep lui cracha au visage.

Rubén grimpait l’escalier de verre quand Anita appela sur son portable. Au son de sa voix, le détective sentit tout de suite que les nouvelles étaient mauvaises. On venait de trouver Jo Prat dans le parc de Lezama, mort : c’est un bénévole du festival qui avait découvert son corps inanimé et prévenu les secours. Une crise d’asthme d’après les premiers constats — un tube de Ventoline vide traînait près de lui.

— Merde.

— Tu es où ? s’inquiéta Anita.

— Chez lui, répondit Rubén.

La lampe marocaine tamisait la lumière de la chambre à coucher : Jana s’apprêtait à se déshabiller mais quelque chose l’arrêta. Elle huma l’air de la pièce. Les objets étaient familiers, l’atmosphère soudain irrespirable… La Mapuche recula : il y avait quelqu’un dans l’appartement. L’odeur de sueur imprégnait les murs, de plus en plus forte. Elle empoigna le revolver chargé posé près du vase où noircissaient les fleurs mortes, sentit une présence sur sa gauche.

— Tu bouges ou tu cries, je te…

Jana fit feu sans viser : la balle du .38 expulsa une pluie de plâtre en percutant le mur mais rata sa cible. Elle n’eut pas le temps d’appuyer de nouveau sur la détente : deux harpons la mordirent au cou.

— La concha de tu hermana[10] ! siffla le Toro, la main plaquée sur l’oreille.

Les muscles tétanisés par le choc électrique, Jana s’effondra contre la table de nuit. Le Picador jaillit à son tour de la salle de bains, en sueur dans son costume trois-pièces. Le sang gouttait sur la veste à épaulettes du Toro qui grimaçait, le lobe de l’oreille arraché. La fille gisait près du lit, en proie aux convulsions. Le Picador déposa sa mallette à terre, saisit la seringue prête à l’usage et jeta le garrot dans les mains du gros homme.

— Magne-toi, putain !

Rubén s’entretenait avec Anita sur la terrasse du loft quand la détonation retentit au rez-de-chaussée.

— Qu’est-ce qui se passe ?! s’écria la flic. Rubén !

Il se retourna et tomba aussitôt nez à nez avec deux hommes, qui giclaient de la porte coulissante, un grand chauve et un type au nez couvert d’un pansement. Rubén se jeta sur lui au moment où il actionnait la détente, dévia le tir d’une manchette et enroula son bras autour de son cou. Parise braqua son Taser mais Calderón précipitait Puel en arrière, s’en servant de bouclier.

— Dégage de mon axe de tir ! siffla Parise. Bordel, dégage !

Puel, qui avait servi chez les commandos, sentit les os de son cou craquer : il expédia un chassé dans son dos pour déstabiliser Calderón, qui l’envoya dinguer avec lui contre la clôture. La cloison de bambous céda sous leur poids ; ils tombèrent trois mètres plus bas, sur la terrasse des voisins.

Parise piétina fleurs et arbustes, se pencha sur le muret. Puel et Calderón s’empoignaient au pied d’une table de plastique blanc, qui avait amorti la chute. Ils chuintaient de haine en s’agrippant, un combat féroce où chacun tour à tour semblait prendre le dessus. Valse folle, mortelle. Parise hésita à tirer. À cette distance, il pouvait tout aussi bien toucher la mauvaise cible — quant à sauter chez les voisins pour lui régler son compte, il n’était pas sûr de pouvoir remonter. Les deux hommes roulèrent sur la dalle, muscles bandés, s’empoignant furieusement dans une lutte aussi brève que violente. Le masque qui protégeait son nez le gênait mais Puel, cette fois-ci, ne lâcherait pas sa proie : Rubén mordait la poussière sur la terrasse, l’avant-bras enfoncé contre sa glotte. Il lâcha un cri pour se dégager, y parvint et projeta sa paume à la base du nez cassé : un flot de sang jaillit sous le pansement. Puel sentit la flèche enflammée remonter jusqu’à son cerveau. En une seconde, Rubén l’avait retourné. Le détective souffla à pleins poumons pour expulser la haine qui comprimait ses muscles, cala les mains à la base de la tête du tueur pour lui rompre les vertèbres et soudain se figea : il y avait un enfant sur la terrasse.

Un bambin en slip de bain qui les regardait s’étriper, un gosse de trois ou quatre ans aussi surpris que lui, le regard d’une innocence bleue sous son bob et ses bouclettes.

Rubén serra le crâne, mâchoire et nuque en étau, et d’un coup sec lui brisa les cervicales. La tête de l’homme qu’il tenait dans ses bras retomba contre sa poitrine, qui ne pesait plus rien.

Seconde stupéfiante.

Le gamin non plus n’avait pas bougé.

— Emiliano ? lança une voix de femme depuis l’appartement. Emiliano, tu es là ?!

Perché sur la terrasse voisine, Parise avait dégainé son arme automatique : le chauve allait se résigner à tirer dans le tas quand il avait vu le gosse, ce putain de mioche dans son slip Disney, qui les regardait lutter à mort.

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10

« La chatte de ta sœur. »