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Le progrès était lent, mais Sax trouvait que ce n’était pas plus mal. La température moyenne se situait au-dessus du point de congélation, ce qui lui convenait parfaitement. Sans les contraintes imposées par la CEG, la chaleur aurait risqué de grimper trop vite. Non, il n’était pas si pressé que ça. Il était devenu un avocat de la stabilisation.

C’était une belle journée du périhélie. Il faisait une température revigorante de 281 degrés kelvin. Il se promenait sur le sentier du bord de la falaise de Da Vinci en regardant les fleurs des Alpes dans les failles des alluvions et, plus loin, le lustre quantique du fjord ensoleillé, quand une grande femme portant un masque facial, un survêtement et de grosses bottes vint vers lui. Ann. Il la reconnut aussitôt. Son pas, sa démarche ; aucun doute, c’était Ann Clayborne, en chair et en os.

La surprise fit fulgurer deux souvenirs : Hiroko surgissant de la neige pour le raccompagner à son patrouilleur, puis Ann venant à sa rencontre dans l’Antarctique. Mais pour quoi faire ?

Troublé, il essaya de suivre cette pensée. La double image, une seule image fugitive…

Puis Ann fut devant lui et les souvenirs disparurent, effacés comme un rêve.

Il ne l’avait pas revue depuis qu’il lui avait fait subir de force le traitement gérontologique à Tempe, et il se sentait extrêmement mal à l’aise. C’était peut-être une réaction de crainte. Même s’il était peu probable qu’elle l’agresse physiquement, bien que ça lui soit déjà arrivé. Ce n’était pas ce genre d’agression qui l’ennuyait. Cette fois-là, dans l’Antarctique… Il tenta de retrouver le souvenir qui lui échappait, en vain. On avait beau essayer, quand les choses vous échappaient, on n’arrivait jamais à remettre le doigt dessus. Quant à savoir pourquoi, mystère. Il ne savait que dire.

— Tu es immunisé contre le dioxyde de carbone, maintenant ? demanda-t-elle à travers son masque.

Il lui parla du nouveau traitement de l’hémoglobine en cherchant péniblement ses mots, comme après son attaque. Il n’était pas à la moitié de son explication qu’elle éclatait d’un grand rire.

— Du sang de crocodile, maintenant ! Et puis quoi encore ?

— Oui, fit-il, devinant ce qu’elle pensait. Du sang de crocodile, une cervelle de rat.

— D’une centaine de rats.

— Des rats spéciaux, ajouta-t-il dans un souci de précision.

Après tout, les mythes obéissaient à une logique propre, rigoureuse, comme l’avait montré Lévi-Strauss. Il aurait voulu lui dire que c’étaient des rats de génie, une centaine de rats géniaux, pas un de moins. Même ses misérables étudiants diplômés avaient dû l’admettre.

— Des cerveaux modifiés, dit-elle, suivant le cours de ses pensées.

— Oui.

— Donc doublement modifiés, après ton problème cérébral, remarqua-t-elle.

— C’est vrai. (Vu comme ça, c’était une pensée déprimante. Ces rats avaient fait du chemin, depuis.) Un traitement plastique. Tu as… ?

— Non, pas moi.

C’était toujours la même vieille Ann. Il espérait qu’elle aurait essayé les drogues en connaissance de cause, qu’elle aurait vu clair. Mais non. En réalité, la femme qui se trouvait devant lui n’était plus tout à fait la même Ann. Il y avait quelque chose. Une lueur dans le regard. Depuis leurs affrontements sur l’Arès, et peut-être même avant, il s’était fait à l’idée de lire une certaine haine dans ses yeux. Depuis le temps, il avait appris à la reconnaître.

Et maintenant, avec ce masque, cette expression différente autour des yeux, c’était presque un autre visage. Elle l’observait avec attention, mais la peau autour des yeux n’était plus aussi crispée. Ridés, ils ne pouvaient pas l’être plus tous les deux, mais le réseau de rides était celui d’une physionomie détendue. Peut-être même le masque dissimulait-il un petit sourire. Il ne savait qu’en penser.

— Tu m’as fait subir le traitement gérontologique, dit-elle.

— Oui.

Devait-il dire qu’il était navré alors que ce n’était pas vrai ? La langue paralysée, la mâchoire serrée, il la regardait comme un oiseau hypnotisé par un serpent, espérant un indice montrant que tout allait bien, qu’il avait bien fait.

Elle esquissa tout à coup un geste englobant le paysage.

— Qu’essaies-tu de faire maintenant ?

Il s’efforça de comprendre ce qu’elle voulait dire. Sa question lui semblait aussi gnomique qu’un koan[2].

— Je regarde, dit-il, à court de réponse.

Le langage, tous ces beaux mots précieux, s’étaient soudain évanouis, envolés, comme une volée d’oiseaux effrayés. Hors d’atteinte. Toute signification abolie. Juste deux animaux, debout là au soleil. Regarder, regarder, regarder !

Elle ne souriait plus – si tant est qu’elle ait jamais souri. Elle n’avait pas l’air hostile non plus. Elle semblait plutôt le soupeser du regard, comme s’il était un caillou. Un caillou. Venant d’Ann, c’était sûrement signe de progrès.

Puis elle se détourna et repartit le long de la falaise, vers le petit port de Zed.

3

Sax retourna à Da Vinci un peu sonné. Dans le cratère, ils tenaient ce qu’ils appelaient leur partie de Roulette Russe annuelle, c’est-à-dire qu’ils désignaient ceux qui allaient les représenter dans les coops et les diverses instances gouvernementales. Le rituel consistait à tirer les noms d’un chapeau, à remercier ceux qui avaient effectué ces corvées l’an passé, à consoler ceux que le sort avait frappés cette année et, pour la plupart, à se réjouir d’y avoir coupé une fois de plus.

Le tirage au sort était le seul moyen qu’ils avaient trouvé pour obliger les gens à effectuer les tâches administratives de Da Vinci. Ce qui était pour le moins paradoxal. Après le mal qu’ils s’étaient donné pour apprendre aux citoyens à s’assumer, les chercheurs de Da Vinci s’étaient révélés allergiques à tout travail administratif. Ils n’étaient bons qu’à une chose : chercher.

— Nous devrions laisser l’administration aux IA, disait Konta Araï, comme chaque année, en vidant une énorme chope de bière.

Et Aonia, la représentante de l’année passée à la douma, prévenait les heureux élus de cette année :

— À Mangala, on ne fait que s’engueuler à longueur de réunion pendant que des collaborateurs se tapent tout le boulot. De toute façon, la plupart des dossiers sont soumis au conseil, aux cours ou aux partis. Ce sont les apparatchiks de Mars Libre qui mènent la planète, en réalité. Mais c’est une très jolie ville, et c’est bien agréable de faire de la voile dans la baie en été et du bateau à glace en hiver.

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2

Koan: question absurde posée par un maître zen à son élève pour l’amener, par la constatation de ladite absurdité, à mieux appréhender la réalité. (N.d.T.)