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— Exactement. Et c’est le plus beau de l’affaire, confirma l’ingénieur.

— Très bien. Quelle est la consommation ?

— Pour obtenir une accélération équivalente à la gravité martienne, c’est-à-dire 3,73 mètres-seconde au carré, la consommation d’un vaisseau de mille tonnes – trois cent cinquante tonnes pour les passagers et le vaisseau, six cent cinquante pour le système de propulsion et le combustible – sera de trois cent soixante-treize grammes à la seconde.

— Ka ! C’est énorme, non ?

— Ça fait près de trente tonnes par jour, mais l’accélération est énorme, aussi. Les voyages sont brefs.

— Et ces macrotomes font quelle dimension ?

— Un centimètre de rayon, répondit le physicien. Masse, vingt-neuf grammes. Nous en brûlerons mille deux cent quatre-vingt-dix à la seconde. Les passagers devraient avoir une impression d’accélération continue.

— J’imagine. Mais l’hélium est assez rare, non ?

— Un collectif de Galilée a commencé à en recueillir dans la stratosphère de Jupiter, répondit l’ingénieur. On pourrait faire de même au voisinage de la Lune, mais ça ne se passe pas très bien. Et puis Jupiter en a plus qu’il ne nous en faudra jamais.

— Les vaisseaux transporteraient cinq cents passagers ?

— C’est une hypothèse de calcul. Elle pourra toujours être ajustée, évidemment.

— Alors, le vaisseau accélère jusqu’à mi-chemin, fait demi-tour et décélère pendant toute la seconde moitié du trajet.

— Pour les trajets les plus courts, oui, acquiesça le physicien. Pour les plus longs, il suffira d’accélérer pendant quelques jours pour atteindre la vitesse voulue et la partie médiane du trajet s’effectuera à la vitesse de croisière afin d’économiser le combustible.

Le conseiller hocha la tête et ravitailla les autres en café. Ceux-ci dégustèrent le breuvage.

— La durée des voyages va changer radicalement, poursuivit la mathématicienne. Trois semaines de Mars à Uranus. Dix jours de Mars à Jupiter. Trois jours de Mars à la Terre. Trois jours ! (Elle regarda les autres en fronçant le sourcil.) Le système solaire va ressembler à l’Europe au XIXe siècle. Les voyages en train. Les paquebots qui traversent l’océan.

Tout le monde opina du chef.

— Nous sommes maintenant voisins des habitants de Mercure, d’Uranus et de Pluton, fit l’ingénieur.

Le conseiller haussa les épaules.

— Et d’Alpha du Centaure, si vous allez par là. Pas de problème. Le contact est une bonne chose. Contentez-vous d’établir le contact, dit le poète[3]. Eh bien, établissons le contact. Maintenant, nous avons rendez-vous avec une vengeance, fit-il en levant sa tasse. À votre santé !

2

Nirgal prenait le rythme et le gardait toute la journée. Lung-gom-pa. La religion de la course, la course en tant que méditation ou prière. Zazen, ka zen. Une partie de l’aréophanie, comme la gravité martienne. L’effort que le corps humain était capable de fournir aux deux cinquièmes de la pesanteur pour laquelle l’évolution l’avait prévu était une euphorie de tous les instants. Courir comme un pèlerin, mi-adorateur, mi-dieu.

Cette religion comptait pas mal d’adhérents, ces temps-ci, des solitaires qui couraient en tous sens. Ils organisaient parfois des courses, des compétitions : Dévaler le Dédale, le Cross-Chaos, la Trans-Marineris, le Mar(s)athon. Et entre deux, la discipline quotidienne. L’activité sans but ; pour la beauté du geste. Pour Nirgal, c’était une adoration, une méditation, l’oubli. Son esprit vagabondait, se focalisait sur son corps, ou sur la piste. Ou se vidait de tout. À ce moment-là, il courait en musique, sur Bach, sur Bruckner ou sur Bonnie Tyndall, une néoclassique d’Elysium dont la musique coulait comme les jours, d’amples chœurs décrivant une modulation interne régulière, un peu à la façon de Bach ou Bruckner, mais plus lente, plus régulière, plus inexorable et grandiose. Une bonne musique pour courir, même s’il ne l’entendait pas consciemment pendant des heures d’affilée. Il courait, c’est tout.

Le moment approchait du Mar(s)athon, qui avait lieu un périhélie sur deux. Les concurrents partaient de Sheffield et faisaient le tour de Mars sans bloc-poignet ni aucun autre système de navigation, en se fiant à leurs seuls sens, avec, pour tout bagage, un petit sac contenant de quoi boire, manger et assurer le couchage. Ils pouvaient choisir leur trajet, partir vers l’est ou vers l’ouest, pourvu qu’ils ne s’écartent pas de plus de vingt degrés de l’équateur (ils étaient suivis par satellite, et disqualifiés s’ils s’en éloignaient davantage). Ils avaient le droit de prendre tous les ponts, y compris celui de Ganges Catena, qui rendait compétitives les routes tant vers le nord que vers le sud de Marineris, de sorte qu’il y avait presque autant d’itinéraires possibles que de concurrents. Nirgal avait gagné cinq des neuf Mar(s)athons précédents, grâce à son sens de l’orientation plus qu’à la qualité de sa course. Beaucoup de concurrents malheureux considéraient le « Nirgalweg » comme une sorte d’aboutissement mystique, une chose surnaturelle, extravagante, qui allait contre toute logique. Les deux dernières fois, des coureurs l’avaient suivi dans l’espoir de le dépasser dans la dernière ligne droite. Mais chaque année il empruntait un chemin différent, prenant souvent des directions qui paraissaient tellement aberrantes que certains de ses poursuivants renonçaient pour se rabattre sur des voies plus prometteuses. D’autres ne pouvaient tenir le rythme pendant les deux cents jours et les vingt et un mille kilomètres de la course. Il fallait toute l’endurance d’un coureur de fond, être capable de subvenir à ses propres besoins, et de courir tous les jours.

Nirgal adorait ça. Il voulait gagner le prochain Mar(s)athon, pour pouvoir dire qu’il avait remporté plus de la moitié des dix premiers. Il étudiait le parcours, les nouvelles pistes. Il s’en construisait beaucoup, tous les ans. La mode était, depuis peu, d’aménager des pistes en escalier dans les parois des canyons, des dorsae et des escarpements qui couturaient l’outback. La piste qu’il suivait n’existait pas lors de son dernier passage dans la région. Elle descendait le long de la falaise abrupte d’une dépression du chaos d’Aromatum, et il y en avait une autre, symétrique, sur la paroi opposée. Traverser Aromatum ajouterait un segment vertical au parcours, mais tous les chemins plus horizontaux passaient loin au nord ou au sud, et Nirgal pensait que l’escalade pouvait se révéler payante.

La nouvelle piste suivait les anfractuosités de la falaise. Les marches étaient ajustées comme les pièces d’un puzzle, et si régulières qu’il avait l’impression de dévaler l’escalier ménagé dans la muraille du château en ruines d’un géant. Dresser des pistes à flanc de paroi était un art, un travail élégant auquel Nirgal avait parfois participé, aidant à déplacer les blocs de roche taillée avec une grue afin de les encastrer les uns au-dessus des autres. Il avait passé des heures, suspendu dans le vide, à tirer sur des filins verts de ses mains gantées, afin de positionner d’énormes polygones de basalte. Le premier constructeur de pistes que Nirgal avait rencontré était une femme qui traçait une route sur l’aileron dorsal de Geryon Montes, la longue crête qui se dressait au fond d’Ius Chasma. Il l’avait aidée tout un été. Elle était encore quelque part dans Marineris, à sculpter des pistes avec ses outils : des scies manuelles ultra-puissantes, des systèmes de poulies aux filins super-résistants et des rivets adhésifs plus durs que les pierres qu’ils assemblaient. Elle était encore là-bas, à exhumer de la roche une passerelle ou un escalier, des routes ressemblant à des voies romaines ou à des reliefs naturels placés là comme par miracle, des ponts d’une majesté pharaonique ou précolombienne, faits d’énormes blocs ajustés avec une précision millimétrique, enjambant des gouffres ou des étendues chaotiques.

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3

Edward Morgan Forster (1879–1970), romancier et humaniste anglais (Chambre avec vue), dans Retour à Howard’s End: «Only connect the prose and the passion, and both will be exalted…» (N.d.T.)