— Toutes ces histoires de coalition puent l’ingérence, conclut la femme. Vous n’en voulez pas sur Mars, pourquoi voudriez-vous que nous l’acceptions ici ?
— C’est ce que nous faisons sur Mars, objecta Marie. Ce niveau d’intervention est dû à la petitesse des systèmes émergents. Il est bien utile pour régler les problèmes au niveau holistique, et maintenant interplanétaire. Vous confondez la totalisation avec le totalitarisme, c’est une grave erreur.
Ils n’avaient pas l’air convaincu. La raison devait être forcée à l’aide d’un levier, Zo était là pour ça. Et le levier était d’autant plus facile à actionner que le raisonnement avait déjà été exposé.
Ann n’ouvrit pas la bouche de tout le dîner, jusqu’à ce que le groupe de Miranda commence à lui poser des questions. Alors ce fut comme si on avait tourné un bouton, elle s’anima et les interrogea à son tour sur la planétologie locale : la classification des différentes régions de Miranda en tant que résultantes de la collision de deux planétésimaux, la théorie selon laquelle les petites lunes, Ophélie, Desdémone, Bianca et Puck, étaient des fragments éjectés lors de la collision, et ainsi de suite. Ses questions étaient détaillées et documentées ; les Gardiens, aux anges, ouvraient de grands yeux de lémuriens. Les autres Uraniens étaient tout aussi ravis de l’intérêt qu’elle portait à leur système. C’était Ann, la Rouge ; Zo voyait maintenant ce que ça signifiait. Elle était l’une des figures les plus célèbres de l’histoire. Et il semblait qu’en tout Uranien sommeillait un petit Rouge. Contrairement aux colons des systèmes jovien et saturnien, ils n’avaient pas de projet de terraforming à grande échelle, ils envisageaient de vivre sous tente, sur la roche primitive, jusqu’à la fin de leurs jours. Pour eux, pour le groupe des Gardiens, du moins, Miranda était si extraordinaire qu’elle devait être préservée telle quelle. C’était une idée Rouge, évidemment. Tout ce que les humains pourraient faire là-bas, disait l’un des Rouges uraniens, ne servirait qu’à en amoindrir la valeur. Miranda avait une valeur intrinsèque qui transcendait celle du spécimen planétologique. Elle avait une dignité. À la façon dont elle les regardait, Zo comprit qu’Ann n’était pas d’accord, qu’elle ne comprenait même pas ce qu’ils racontaient. Pour elle, c’était un problème scientifique alors qu’ils lui parlaient morale. Zo se sentait plus proche de la vision des indigènes que de celle d’Ann, avec sa crispation sur l’objet. Mais le résultat était le même, ils exprimaient tous l’éthique Rouge sous sa forme la plus pure : pas de terraforming de Miranda, évidemment, pas de dômes non plus, et ni tentes ni miroirs. Juste une station pour les visiteurs et un terrain pour les fusées (ce qui était déjà sujet à controverse pour le groupe des Gardiens). Tout était interdit sauf les trajets à pied qui ne pouvaient nuire à l’environnement et le passage des fusées assez haut dans l’atmosphère pour éviter de soulever la poussière. Les Gardiens concevaient Miranda comme une réserve. On pouvait la traverser mais pas y vivre, et on ne devait rien y changer. Un monde d’alpinistes ; mieux : d’hommes-oiseaux. On pouvait regarder mais pas toucher. Une œuvre d’art naturelle.
Ann les approuvait. C’était donc ça, se dit Zo, ce n’était pas une peur paralysante mais de la passion. Une passion pour la pierre, pour ce monde de pierre. Tout pouvait donner lieu à un culte fétichiste. Et ces gens partageaient manifestement le même. Zo se sentait étrangère. Mais ils l’intriguaient. En tout cas, son point d’appui devenait évident. Le groupe des Gardiens avait prévu d’emmener Ann sur Miranda, afin de la lui montrer. Et rien qu’à elle. Une visite privée de la plus étrange de toutes les lunes, pour la plus étrange de toutes les Rouges. Zo ne put s’empêcher de rire.
— Je voudrais vous accompagner, dit-elle sérieusement.
Et le Grand Non dit oui : Ann sur Miranda.
C’était la plus petite des cinq grosses lunes d’Uranus. Son diamètre n’était que de 470 kilomètres. Au cours de sa genèse, 3,5 milliards d’années auparavant, son précurseur, de petite taille, était entré dans une autre lune d’à peu près la même taille, ils s’étaient fracassés, les morceaux s’étaient amalgamés et, dans la chaleur de la collision, fondus en une seule boule. Mais la nouvelle lune s’était refroidie avant que la fusion soit tout à fait achevée.
Le résultat était un paysage onirique, violemment disloqué et désorganisé. Il y avait des régions aussi lisses que la peau d’un enfant, d’autres ridées comme une vieille pomme. On reconnaissait à certains endroits la surface métamorphosée des deux protolunes, à travers la matière intérieure mise à nu. Et puis il y avait des zones profondément crevassées, où les fragments se rencontraient anarchiquement. Dans ces zones, des systèmes extensifs de stries parallèles se heurtaient selon des angles aigus, des chevrons dramatiques qui témoignaient des distorsions phénoménales impliquées par la collision. Les grandes failles étaient si larges qu’elles étaient visibles de l’espace comme des coups de hache, des indentations de plusieurs kilomètres de profondeur à la surface de la sphère grise.
Ils se posèrent sur un plateau, près de la plus vaste de ces hachures, appelée la faille de Prospero. Ils revêtirent leur combinaison, quittèrent le vaisseau et s’approchèrent du bord. Un sombre abysse, si profond que le fond semblait être sur un autre monde. Alliée à la microgravité, cette vision donna à Zo l’impression de voler, mais comme elle le faisait parfois en rêve, toutes les conditions martiennes abolies en faveur d’un ciel de l’esprit. Au-dessus de sa tête planait Uranus, ronde et verte, baignant Miranda dans une lueur de jade. Zo dansa le long du bord. Une pression des orteils et elle flottait, planait, redescendait, les genoux fléchis, ivre de beauté. Qu’elles étaient bizarres, ces lanternes à gaz. On aurait dit des diamants étincelants surfant sur la stratosphère d’Uranus, d’un vert fantastique. Une guirlande de lumières accrochées sur une lanterne de papier. On ne pouvait que deviner les profondeurs de l’abîme. Chaque détail irradiait d’une lueur verte, interne, la viriditas surgissant de toute part – et pourtant tout était immobile, à jamais inerte, en dehors d’eux, les intrus, les observateurs. Et Zo dansait.
Ann se déplaçait beaucoup plus aisément que sur Hippolyta, avec la grâce inconsciente de ceux qui ont longtemps marché sur la roche. Un ballet de roche. Elle tenait un long marteau angulaire dans sa main gantée, et ses poches étaient pleines d’échantillons. Elle ne répondait ni aux exclamations de Zo ni à celles du groupe des Gardiens. Elle les ignorait complètement. On aurait dit une actrice jouant le rôle d’Ann Clayborne. Zo eut un petit rire. Cette image pourrait devenir un tel cliché !
— Si on mettait un dôme sur ce recul obscur et caverneux du temps[4], ça ferait un bel endroit où vivre, dit-elle. Une surface énorme pour la quantité de bâche employée, non ? Et la vue… Ce serait une merveille.
Personne ne réagit à cette vulgaire provocation, bien sûr. Mais ça les fit réfléchir. Zo suivait le groupe des Gardiens comme un albatros. Ils descendirent un escalier taillé dans la pierre, le long d’une lèvre étroite, qui s’étendait très loin à partir de la paroi de la faille, comme un pli de tissu drapé sur une statue de marbre. Ce pli s’achevait en une sorte de bouillonné, à plusieurs kilomètres du mur et un kilomètre environ en dessous du bord, après quoi il tombait en chute libre vers le fond de la faille, vingt kilomètres plus bas. Vingt kilomètres ! Vingt mille mètres, soixante-dix mille pieds ! La grande Mars elle-même ne pouvait s’enorgueillir d’une telle muraille.
La déformation qu’ils suivaient n’était pas la seule de la paroi. Il y avait des plis de serviette, des draperies, comme dans une caverne de calcaire, mais ceux-ci étaient nés dans la violence. La paroi avait fondu, la roche en fusion était tombée dans l’abîme jusqu’à ce que le froid glacial de l’espace la fige à jamais. Au bord de la lèvre avait été scellée une rampe, à laquelle ils étaient tous accrochés par des cordes elles-mêmes reliées au harnais de leur combinaison spatiale. C’était une précaution utile, car le bord de la lèvre était étroit, et au moindre faux pas les promeneurs auraient pu tomber dans le gouffre. Le petit vaisseau aux pattes d’araignée qui les avait amenés reviendrait les chercher au pied de l’escalier, sur le méplat qui y était aménagé. Ils pouvaient descendre sans s’inquiéter de la remontée. Ils descendirent donc, dans un silence qui n’avait rien de complice. Zo ne put retenir un sourire. Elle entendait grincer les rouages de leur cerveau, devinait les noires pensées qu’elle leur inspirait. Ann mise à part, qui s’arrêtait tous les dix pas pour inspecter les fissures entre les marches abruptes.
4
«Dark backward and abysm of time», Prospero à Miranda,