À vrai dire, ce paysage sublime lui donnait l’impression d’être une sorte d’image de l’univers lui-même, du moins dans sa relation entre la vie et la non-vie. Il avait suivi les théories biogénétiques de Deleuze, une tentative de réduction en modèles mathématiques à l’échelle cosmologique qui rappelait la viriditas d’Hiroko. Sax croyait savoir que, pour Deleuze, la viriditas était l’une des forces agissantes du big bang, un phénomène de limite complexe qui régissait les forces et les particules, et avait irradié vers l’extérieur du big bang comme une simple potentialité jusqu’à ce que les systèmes planétaires de la seconde génération aient collecté tout l’éventail des éléments plus lourds, moment auquel la vie avait jailli en « mini bangs » éclatant au bout de chaque brin de viriditas. Il n’y en avait pas eu énormément, et ils avaient été uniformément répartis dans l’univers, suivant l’amas galactique et le formant en partie. Chaque « mini bang » était donc aussi éloigné des autres qu’il était possible de l’être. Cette dispersion dans l’espace-temps rendait le contact fort improbable simplement parce qu’il s’agissait de phénomènes tardifs, très éloignés du reste. Le contact n’avait pas eu le temps de se faire. Sax trouvait que cette hypothèse expliquait bien l’échec de SETI[9] ce silence des étoiles qui se poursuivait depuis maintenant près de quatre siècles. Un battement de cils comparé aux milliards d’années-lumière qui, selon Deleuze, séparaient chaque îlot de vie.
La viriditas existait donc dans l’univers comme cette saxifrage sur les grandes courbes de sable de l’île polaire : petite, isolée, magnifique. Sax vit un univers s’incurver devant lui. Mais Deleuze soutenait qu’ils vivaient dans un univers plat, au point d’inversion entre l’expansion continue et le modèle d’expansion-contraction. Et il affirmait aussi que le point d’inversion où l’univers commencerait soit à se contracter, soit à se dilater au-delà de toute possibilité de rétraction semblait très proche. Ce qui laissait Sax dubitatif, tout comme son assertion selon laquelle ils pouvaient influencer la matière dans un sens ou dans l’autre : en tapant du pied, projetant l’univers toujours plus loin, vers la dissolution dans une chaleur insoutenable, ou en retenant son souffle, en attirant tout vers le centre et le point oméga inconcevable de l’eschaton. Non. Entre autres considérations, la première loi de la thermodynamique faisait de cette hypothèse une hallucination cosmologique, un petit existentialisme divin. Voilà quel résultat psychologique pouvait avoir l’énorme accroissement des pouvoirs matériels de l’humanité. À moins que ce ne soit la traduction des tendances personnelles de Deleuze à la mégalomanie ; il croyait pouvoir tout expliquer.
En fait, Sax nourrissait la plus grande méfiance à l’égard de la cosmologie actuelle, qui plaçait l’humanité au centre de toute chose, ère après ère. Sax n’était pas loin de voir dans toutes ces formulations des artefacts de la pensée humaine, de forts principes anthropomorphiques sous-tendant tout ce qu’ils voyaient, comme la couleur. Force lui était pourtant d’admettre que certaines observations semblaient fondées et pas évidentes à considérer comme des intrusions perceptives humaines, ou des coïncidences. Bon, il était difficile d’imaginer que le Soleil et la Lune semblaient être de la même taille vus de la Terre, et pourtant… il y avait des coïncidences. Mais pour Sax, la plupart de ces considérations anthropocentriques ne faisaient que marquer les limites de leur compréhension. Il se pouvait fort bien qu’il y ait des choses plus vastes que l’univers et d’autres plus petites que les cordes – un tout encore plus grand, fait de composants encore plus petits, l’un et l’autre dépassant la perception humaine, même mathématiquement. Ce qui expliquerait certaines contradictions des équations de Bao. Si on admettait que les quatre macro-dimensions de l’espace-temps étaient en relation avec des dimensions plus vastes, de même que les six microdimensions étaient liées aux quatre dimensions ordinaires, ses équations marchaient à merveille. Il entrevoyait d’ailleurs, en cet instant même, une formulation possible…
Il trébucha, reprit son équilibre. Un petit banc de sable, près de trois fois plus grand que les autres. D’accord, monter, et retrouver son véhicule. Là. Mais à quoi pensait-il ?
Il ne s’en souvenait pas. Il réfléchissait à quelque chose d’intéressant, c’est tout ce qu’il savait. Il imaginait quelque chose, mais quoi ? Cela lui avait échappé et il n’arrivait pas à remettre le doigt dessus. C’était tapi dans un coin de sa tête comme un caillou dans une chaussure ; il l’avait sur le bout de la langue. C’était à devenir fou. Ce phénomène lui était déjà arrivé, et lui arrivait de plus en plus souvent, ces derniers temps. Enfin, c’était à tout le moins son impression. Il avait perdu le fil de ses pensées, et il avait beau chercher, ça ne lui revenait pas.
Il regagna son véhicule comme un zombi. L’amour de l’endroit, certes, mais il fallait se souvenir des choses pour les aimer ! Il fallait pouvoir se souvenir de ses pensées ! Perturbé, agacé, il retourna tout dans sa voiture pour préparer le dîner et l’avala sans même s’en rendre compte.
Ce problème de mémoire ne pouvait pas durer.
En y réfléchissant, il perdait souvent le fil de ses pensées. Enfin, il croyait se rappeler qu’il oubliait à quoi il pensait. Drôle de problème, vu comme ça. Bref, il avait conscience de perdre le fil de ses idées, lesquelles lui paraissaient excellentes, dans le vide blanc qui leur succédait. Il avait bien essayé de les enregistrer au bloc-poignet, quand il sentait venir un tel afflux de pensées, quand il avait l’impression que plusieurs enchaînements de pensées différents s’alliaient pour donner quelque chose de nouveau. Mais le fait de parler inhibait le processus mental. Il ne devait pas savoir articuler sa pensée. Il avait la vision de certaines choses, parfois en langage mathématique, à d’autres moments sous une forme inarticulée, impossible à préciser. En tout cas, la parole interrompait le flot. Ou alors, c’est que ses idées étaient beaucoup moins intéressantes qu’elles ne lui semblaient, car il n’enregistrait que des phrases hésitantes, décousues, et lentes, surtout. Rien à voir avec les pensées qu’il croyait enregistrer, qui, surtout dans cet état particulier, étaient tout au contraire rapides, cohérentes et fluides. Le libre jeu de l’esprit ne pouvait être figé. Sax s’étonna de constater que les pensées n’étaient jamais enregistrées, mémorisées ou transmises à autrui, par quelque moyen que ce soit. Le flux de la conscience n’était jamais partagé sinon par bribes, même par le mathématicien le plus prolifique, le diariste le plus consciencieux.
Enfin, ces incidents n’étaient que l’un des nombreux inconvénients auxquels ils devaient s’habituer dans leur vieillesse prolongée. C’était extrêmement malcommode et irritant. Il fallait absolument creuser la question, même si la mémoire avait toujours été un écueil pour la science du cerveau. Ils commençaient à avoir des ennuis de toiture, et ces fuites dans la pensarde leur posaient un vrai problème. Ces trous de mémoire, dont la forme en creux subsistait dans sa conscience, avec l’excitation émotionnelle qui l’accompagnait, le rendaient fou sur le coup. Mais de même qu’il en oubliait le contenu, une demi-heure plus tard l’incident ne lui semblait guère plus significatif que la volatilisation des rêves dans l’instant qui suit le réveil. Il avait d’autres soucis.
9
SETI: «Search for Extra Terrestrial Intelligence», programme d’écoute des ondes venant de l’espace, à la recherche d’intelligence extraterrestre.