Выбрать главу

Cette immense culture structurée, articulée, s’étalait au grand jour, était accessible à quiconque voulait s’y intéresser, ou y travailler s’il en était capable. Il n’y avait pas de secrets, pas de laboratoires fermés, et si chaque labo, chaque spécialisation avait sa politique, ce n’était que de la politique ; elle ne pouvait matériellement affecter la structure, l’édifice mathématique de la compréhension des phénomènes. Sax avait toujours eu la foi, et rien n’avait pu l’ébranler – ni les analyses des spécialistes en sciences sociales, ni même l’expérience troublante du terraforming de Mars. La science était une construction sociale, mais c’était aussi, chose plus importante, un espace propre, dont le seul moule était la réalité. C’était sa beauté. La vérité est la beauté, comme disait le poète en parlant de la science[10]. Eh bien, le poète avait raison (ce qui n’était pas toujours le cas).

Et c’est ainsi que Sax se déplaçait dans cette vaste structure, à l’aise, compétent, et, dans une certaine mesure, satisfait.

Mais il commençait à comprendre que si belle et si puissante que soit la science, il était peut-être possible que le problème de la sénescence biologique soit trop complexe pour elle. Pas au point de n’être jamais résolu – rien ne l’était –, mais tout de même trop pour être élucidé de son vivant. La question restait, à vrai dire, de savoir à quel niveau de difficulté il se situait. Leur compréhension de la matière, de l’espace et du temps était incomplète, et se perdrait peut-être toujours, par la force des choses, dans l’ombre de la métaphysique, comme les spéculations sur le cosmos avant le big bang, ou sur les choses plus petites que les cordes. D’un autre côté, peut-être le monde pourrait-il être expliqué morceau par morceau, jusqu’à ce que tout (des cordes au cosmos, au moins) entre un jour dans le grand Parthénon. Les deux étaient possibles, le dossier était encore ouvert. Les mille années à venir diraient ce qu’il en était.

En attendant, il avait plusieurs passages à vide par jour et se retrouvait parfois à bout de souffle, le cœur battant la chamade. Il dormait mal. Depuis la mort de Michel, sa vision des choses devenait incertaine, et il avait le plus grand besoin d’aide. Quand il réussissait à réfléchir au sens de tout cela, il avait l’impression de livrer une course contre la mort. Comme tous les autres, et surtout les savants qui travaillaient réellement sur le problème de la vie. Pour vaincre, ils devaient expliquer l’un des plus Grands Inexplicables.

Il était assis sur un banc avec Maya après une journée passée devant son écran, à réfléchir à l’immensité croissante de cette aile du Parthénon, lorsqu’il se rendit compte qu’il ne pouvait gagner la course. L’espèce humaine la remporterait peut-être un jour, mais ils avaient encore du chemin à faire. Ce n’était pas une surprise, au fond. Il l’avait toujours su. Étiqueter la plus vaste manifestation actuelle du problème ne lui avait pas masqué sa profondeur, le « déclin subit » n’était qu’un nom, inadapté, simpliste. Ce n’était même pas de la science, en fait, juste une tentative (comme le « big bang ») de restriction, de circonscription de la réalité encore non comprise. Dans ce cas précis, le problème était tout simplement la mort. Un sacré déclin subit. Étant donné la nature du temps et de la vie, aucun organisme vivant ne résoudrait vraiment le problème. Ils trouveraient des ajournements, oui ; des solutions, non.

— La réalité elle-même est mortelle, dit-il.

— C’est sûr, acquiesça Maya, absorbée par la contemplation du coucher de soleil.

Il fallait qu’il trouve un problème plus simple. Pour prendre du recul avant de revenir à des questions plus complexes. Ne serait-ce que pour résoudre quelque chose. La mémoire, peut-être. Lutter contre les absences : voilà un combat à sa portée. Et sa mémoire avait bien besoin d’aide. Réfléchir à la question pourrait jeter une lumière sur le déclin subit. Et même si ce n’était pas le cas, il devait essayer, coûte que coûte. Parce que s’ils devaient tous mourir, autant mourir la mémoire intacte.

вернуться

10

John Keats (1795–1821): «Beauty is truth, truth beauty», Ode sur une urne grecque. (N.d.T.)