Ensuite seulement, ils avaient pu commencer vraiment à construire. Là, Nadia était dans son univers. À bord de L’Arès, elle avait vécu en hibernation. Tout son talent était de construire, c’était la nature même de son génie. Elle avait appris cela à la dure école de la Sibérie. Très vite, elle était devenue le dépanneur numéro un de la colonie. Le remède universel, comme disait John.
Elle était intervenue sur tous les chantiers, elle avait aidé tout le monde, et quand elle se promenait un peu partout, tous les jours, pour répondre aux questions et donner des conseils, elle s’épanouissait dans une espèce de paradis de travail intemporel. Il y avait tant à faire ! Chaque soir, pendant leurs réunions de préparation, Hiroko déployait toutes ses ruses, tous ses charmes, et l’édification de la ferme s’accélérait : trois rangées de serres en parallèle, tout à fait semblables à des serres terrestres, mais plus petites et avec des parois plus épaisses pour éviter qu’elles n’explosent comme des ballons de baudruche. Même sous des pressions intérieures de l’ordre de 300 millibars, ce qui était une limite pour les cultures, la différence avec l’extérieur restait énorme. Un joint endommagé, un point faible, et… bang ! Mais Nadia était particulièrement performante sur les joints hypothermiques, et il ne se passait pas un jour sans qu’Hiroko ne l’appelle au secours.
Les responsables du nucléaire avaient besoin d’aide pour lancer leurs centrales, et les équipes d’assemblage appelaient Nadia à n’importe quelle heure. La crainte d’une erreur les pétrifiait, et les messages d’Arkady en provenance de Phobos, qui insistait pour qu’ils n’utilisent pas une technologie aussi dangereuse et attendent l’arrivée des éoliennes, étaient loin de les rassurer. Phyllis et lui s’accrochaient fréquemment à ce sujet.
Ce fut Hiroko qui coupa court à leur polémique, avec un dicton japonais très répandu : « Shikata ga nai », qui signifiait : c’est la vie, il n’y a pas d’autre choix. Il était possible que des éoliennes leur fournissent de l’énergie en quantité suffisante, comme le prétendait Arkady, mais ils ne disposaient pas du matériel pour en construire, alors qu’on leur avait expédié un réacteur nucléaire Rickover[9] construit par l’US Navy, qui était un vrai chef-d’œuvre. Et puis, personne ne désirait vraiment faire l’effort de l’énergie éolienne : ils étaient beaucoup trop pressés par le temps. Shikata ga nai. C’était devenu une de leurs maximes.
Aussi, chaque matin, l’équipe de Tchernobyl (qui devait son surnom à Arkady, bien évidemment), suppliait Nadia de superviser les installations. On les avait exilés loin à l’est de la base, et ça représentait une journée de travail à temps complet. Mais l’équipe médicale lui demanda son aide pour la construction d’une clinique avec des laboratoires à partir de caissons largués qui avaient été convertis en abris. Donc, elle modifia son emploi du temps, revint à la base à l’heure du déjeuner, avant d’aller travailler avec l’équipe médicale.
Tous les soirs, elle se couchait dans un état d’épuisement total.
Elle avait eu de longues discussions avec Arkady. Son équipe avait des difficultés avec la pesanteur particulière de Phobos et il avait besoin de ses conseils.
— Rien que pour avoir quelques petits g, lui avait-il dit. De quoi vivre et dormir…
— Vous n’avez qu’à construire une voie ferrée tout autour, lui avait-elle suggéré dans un état semi-comateux. Prenez l’un des réservoirs de L’Arès, faites-en un train, et donnez-lui la vitesse nécessaire pour vous retrouver au plafond sous une bonne pesanteur.
Elle avait perçu ses gloussements de rire fou à travers les crépitements de statique.
— Nadiejda Francine, je t’aime ! Je t’adore !
— Non, c’est la pesanteur que tu aimes !
Toutes ces interventions ralentissaient la construction de leur habitat permanent. Ce n’était qu’une fois par semaine qu’elle parvenait à s’échapper dans le Mercedes pour traverser le terrain labouré jusqu’à la tranchée qu’ils avaient commencée. Elle était large de dix mètres sur cinquante de longueur et quatre de profondeur. Le fond avait la même constitution que la surface : argile, rochers de toutes tailles, poussière, poudre. Et régolite[10].
Tandis qu’elle travaillait avec le bulldozer, les géologues prélevaient des échantillons, même si Ann n’appréciait guère le fait qu’ils taillent dans le vif du terrain. Mais les géologues avaient toujours été attirés par les tranchées. Nadia écoutait leurs conversations. Ils estimaient que le régolite était identique jusqu’au fond de roche, ce qui était une mauvaise nouvelle pour Nadia : le régolite n’était vraiment pas le terrain idéal pour construire. Mais, au moins, la teneur en eau était faible, moins de 10 %, ce qui signifiait qu’ils ne courraient pas le risque des affaissements qui avaient été un de leurs cauchemars pour les édifices de Sibérie.
Quand le régolite serait correctement découpé, elle déposerait une fondation en ciment de Portland, le meilleur matériau dont elle disposait. Si la couche n’atteignait pas deux mètres, il pourrait craquer, mais shikata ga nai. Et l’épaisseur constituerait un isolement. Mais elle devrait prévoir de réchauffer la pâte et de la mettre en coffrage. Au-dessous de 13 degrés centigrades, ça serait impossible, ce qui impliquait un dispositif de chauffage électrique… Tout progressait, mais avec une telle lenteur !
Elle fit avancer son engin et la pelle mordit dans la tranchée. Le bulldozer s’inclina sous la charge de régolite.
— Quelle bête ! s’exclama Nadia avec fierté.
— Nadia est amoureuse de son bull ! lança Maya sur leur fréquence commune.
Au moins je sais qui j’aime, se dit Nadia. La semaine précédente, elle avait passé trop de soirées avec Maya dans son atelier, à l’écouter raconter ses problèmes avec John, et comment elle s’entendait mieux avec Frank, mais qu’elle ne savait pas quoi décider vraiment, parce qu’elle savait bien que Frank lui en voulait, etc. etc. etc. Nadia, tout en nettoyant ses outils, n’avait cessé de répéter da, da, da, pour ne pas révéler son manque d’intérêt. La vérité, c’était qu’elle en avait assez des problèmes de Maya, qu’elle aurait préféré discuter des matériaux de construction ou de n’importe quoi d’autre.
Un appel de Tchernobyl l’interrompit dans ses réflexions.
— Nadia, comment faire pour obtenir un ciment assez épais sous une telle température ?
— Chauffez-le !
— Mais c’est ce qu’on fait !
— Chauffez-le encore plus !
— Oh !…
Elle se dit qu’ils avaient presque fini. Le Rickover avait été en grande partie préassemblé, et il leur avait suffi de souder les formes, de mettre en place le condensateur en acier, de remplir d’eau les canalisations (ce qui réduisait leur réserve pratiquement à zéro), de faire le câblage électrique, d’entourer le tout de sacs de sable, et d’introduire les barres de contrôle. Ensuite, ils pourraient fournir 300 kilowatts à la demande, ce qui mettrait fin à la querelle naissante pour avoir la part du lion de la production du générateur.
9
Hyman George Rickover, né en 1900 en Pologne, fut l’un des premiers à concevoir la propulsion de sous-marins par des réacteurs nucléaires. Le