Sax l’avait appelée. L’un des processeurs Sabatier[11] s’était colmaté, et ils n’arrivaient pas à démonter le coffrage. Nadia abandonna donc son engin à John et Maya, et prit un patrouilleur pour se rendre à l’usine.
— Je vais faire un tour chez les alchimistes ! lança-t-elle.
Dès que Nadia eut débarqué et se fut mise au travail sur le Sabatier, Sax lui dit :
— Est-ce que tu as remarqué à quel point nos outillages reflètent les caractères de l’industrie qui les a produits ? S’ils ont été conçus par l’industrie automobile, ils disposent d’une énergie mineure mais sont fiables. S’il s’agit de l’aérospatiale, ils ont une réserve d’énergie scandaleuse, mais ils tombent en panne deux fois par jour.
— Et les conceptions en partenariat sont d’un dessin abominable, appuya Nadia.
— Exact.
— Et le matériel de chimie est très récalcitrant, ajouta Spencer Jackson.
— Oui, je sais. Surtout avec cette poussière.
Les extracteurs Boeing n’avaient été que la première étape du complexe. Les gaz qu’ils produisaient étaient stockés dans d’énormes cuves. Lentement, ils élaboraient des produits de plus en plus complexes, qui passaient d’une usine de traitement à l’autre par le biais d’un jeu de structures qui pouvait évoquer des mobil-homes prisonniers d’une toile faite de réservoirs à code-couleur, de tuyauteries et de câbles.
Le produit préféré de Spencer était le magnésium. Et il en produisait beaucoup. Il se vantait d’en extraire cinquante-cinq kilos de chaque mètre cube de régolite. Et, sous la pesanteur martienne, une barre de magnésium ne pesait pas plus lourd qu’une règle de plastique.
— À l’état pur, il est trop friable, mais si on fait un alliage, on obtient un métal extrêmement léger et très résistant.
— De l’acier martien, dit Nadia.
— Bien mieux.
C’était ainsi que ces machines récalcitrantes faisaient de l’alchimie. Nadia trouva la solution du problème sur le Sabatier et alla réparer ensuite une pompe à vide. Elle s’étonnait toujours de voir à quel point l’usine de traitement dépendait d’autant de pompes. Souvent, elles étaient assemblées n’importe comment, et leurs fonctions même avaient tendance à les engorger sous l’effet de la poudre.
En retournant vers le parc de caravaning, elle fit une visite rapide à la première serre.
Les plantes étaient déjà en fleur, et les nouveaux semis poussaient sur les plates-bandes de terreau. C’était un vrai plaisir que de voir toute cette verdure apparaître dans ce monde rouge.
On lui avait dit que les bambous poussaient à vue d’œil : ils mesuraient maintenant près de cinq mètres. Bientôt, c’était évident, ils auraient besoin d’un appoint de sol.
Les alchimistes utilisaient l’azote produit par les Bœing pour synthétiser des engrais ammoniaqués. Hiroko en était littéralement avide, avec le régolite qui était un cauchemar agricole, riche en sels, bourré de peroxydes, aride et totalement dépourvu de biomasse.
Ils étaient condamnés à construire un sol tout comme ils devaient fabriquer des barres de magnésium.
Nadia retourna à son habitat pour un déjeuner rapide. Puis elle revint sur le site de l’habitat permanent.
En son absence, on avait presque mis à niveau la tranchée. Elle s’arrêta devant le trou et pensa au projet qu’ils allaient réaliser et qu’elle aimait follement : elle y avait travaillé dans l’Antarctique et à bord de L’Arès. Cela consistait en une simple ligne de chambres voûtées, en forme de barrique, avec des parois adjacentes. Installées dans la tranchée, les chambres seraient dans un premier temps à demi enfouies. Plus tard, elles seraient recouvertes d’une couche de dix mètres de régolite compressé, afin de stopper les radiations, mais aussi parce que la pressurisation serait de 450 millibars, pour éviter l’explosion des bâtiments.
Pour cela, ils n’avaient besoin que de matériaux produits sur place : ciment de Portland, briques à la base, plus quelques renforts de plastique pour l’étanchéité.
Malheureusement, les fabricants de briques rencontraient certaines difficultés, et ils appelèrent Nadia au secours.
Elle était un peu à bout et elle grommela :
— On a fait tous ces millions de kilomètres jusqu’ici et vous ne savez pas comment fabriquer des briques ?…
— Ça n’est pas le problème, lui dit Gene. Ce qui se passe, c’est qu’elles ne nous plaisent pas.
L’usine de fabrication de briques mélangeait les argiles et les sulfures extraits du régolite. La matière était ensuite coulée dans des moules et cuite jusqu’au point de polymérisation du sulfure. Les briques, durant leur refroidissement, étaient compressées. À leur sortie, elles étaient d’un rouge sombre, avec une résistance adaptée aux chambres en caveaux. Mais Gene n’était pas satisfait.
— On ne peut pas courir le risque d’avoir des toits trop pesants. Si on subissait un tremblement de Mars… Non, je n’aime pas ça.
Nadia réfléchit un instant et dit :
— Ajoutez du nylon.
— Quoi ?
— Oui. Allez récupérer les parachutes de tous les largages, découpez-les en lanières très minces, et mélangez-les à l’argile. Comme ça, vous aurez plus de résistance.
Gene rumina un moment.
— Mais c’est vrai que c’est une bonne idée ! Tu penses qu’on peut retrouver les parachutes ?
— Bien sûr, quelque part vers l’est.
C’est comme ça qu’ils trouvèrent un job pour les géologues qui, en fait, collaboraient à la construction. Ann, Simon, Phyllis, Sacha et Igor lancèrent leurs patrouilleurs vers l’horizon oriental, bien au-delà de Tchernobyl, et, dans la semaine suivante, ils récupérèrent presque quarante parachutes, représentant chacun quelques centaines de kilos de nylon.
Un jour, ils revinrent surexcités, parce qu’ils avaient atteint Ganges Catenas, une série d’avens creusés dans la plaine, à une centaine de kilomètres au sud-est.
— Vous savez, leur raconta Igor, c’était vraiment bizarre, parce qu’on ne les voit qu’à la dernière minute. On dirait d’énormes entonnoirs. Ils font au moins deux kilomètres de large sur dix de long. Et ils s’emmanchent par huit ou neuf, de plus en plus rétrécis. Fantastique ! Ils sont probablement thermokarstiques[12] mais c’est difficile à admettre vu leur taille.
— Mais ça fait tellement de bien de les apercevoir, coupa Sacha. Quand on s’est tellement habitués à cet horizon rapproché.
— Ils sont effectivement thermokarstiques, déclara Ann.
Mais ils n’avaient pas rencontré d’eau. Ce qui les obligeait à dépendre des ressources des extracteurs atmosphériques. Nadia haussa les épaules. Ces engins étaient sacrément solides.
Elle devait avant tout penser à ses caveaux. Les briques améliorées étaient arrivées et elle avait mis les robots sur le chantier de construction des murs et des toits. La briqueterie chargeait les petits véhicules robots qui fonçaient ensuite à travers la plaine comme des patrouilleurs-jouets. Sur le site, les grues déchargeaient les briques une par une et les mettaient en place sur le mortier froid répandu par une autre équipe de robots. Le système fonctionnait parfaitement et Nadia aurait été satisfaite si elle avait eu entière confiance dans ses robots. Ils semblaient travailler correctement, mais les expériences qu’elle avait eues avec les robots à l’époque de Novy Mir l’avaient rendue méfiante. Quand tout fonctionnait à la perfection, ils étaient magnifiques, mais rien n’était jamais longtemps parfait, et il était difficile de les programmer avec des algorithmes de décision qui les rendaient soupçonneux au point de s’arrêter toutes les minutes, ou tellement indépendants qu’ils basculaient dans des actes d’une stupidité incroyable, répétant la même erreur des milliers de fois, transformant le moindre pépin en gaffe énorme. Exactement comme dans la vie émotionnelle de Maya. Les robots étaient ce qu’on y mettait, mais les meilleurs restaient encore de parfaits idiots.
11
Une caldeira (mot portugais), est une dépression formée par l’effondrement de la partie centrale du cône volcanique. Sur Mars, elle est présente dans tous les volcans de type dit hawaïen, tels Olympus, Ascraeus, Arsia ou Pavonis.
12
Couche calcaire aux assises épaisses résultant de l’action souterraine des eaux qui dissolvent le carbonate de calcium. (