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— C’est exact. Les rochers que tu vois partout sont ce qui subsiste d’une action météoritique ultérieure. L’accumulation des débris rocheux dus aux météores est beaucoup plus importante que nous pouvons le constater. C’est ce qui a constitué le régolite. La couche mesure un kilomètre.

— Difficile à croire. Je veux dire que ça représente un nombre impressionnant de météores…

Ann hocha la tête.

— Ça s’est passé ils y a des milliards d’années. C’est toute la différence entre Mars et la Terre : ici, on compte en milliards d’années. Et j’avoue qu’il est difficile d’imaginer une pareille différence. Mais fouiller dans tout ça nous aidera peut-être à y voir un peu plus clair.

À mi-chemin d’Acidalia, ils pénétrèrent dans de longs canyons aux fonds plats, aux parois abruptes. George remarqua qu’ils ressemblaient beaucoup aux lits desséchés des légendaires canaux. Leur nom géologique était fossae, et ils se présentaient en essaims. Les plus étroits étaient infranchissables et, souvent, ils devaient suivre la bordure jusqu’à ce que le fond remonte ou que les parois se rapprochent. Ils pouvaient alors rouler sur la plaine.

L’horizon oscillait entre vingt et trois kilomètres. Les cratères étaient devenus rares, et ceux qu’ils contournaient étaient cernés de monticules qui rayonnaient à partir du centre – des cratères à caldeira,[13] créés par des météores qui avaient percuté le permafrost pour être instantanément transformés en boue chaude. Les compagnons de Nadia passèrent une journée entière à errer dans les collines autour de ces cratères. Leurs pentes arrondies, selon Phyllis, révélaient la présence d’eau ancienne aussi clairement que le grain des bois pétrifiés indiquait l’arbre d’origine. Nadia comprit à son ton que c’était encore un de ses points de désaccord avec Ann. Phyllis croyait au modèle ancien et humide de Mars. Ann, elle, inclinait vers le modèle court. Plus ou moins. Nadia se disait que la science avait plusieurs facettes, qu’elle était aussi une arme qui permettait de s’attaquer aux autres scientifiques.

Plus loin vers le nord, vers le 54e degré de latitude, ils pénétrèrent dans les thermokarsts, un terrain de monticules à l’aspect bizarre parsemé d’un grand nombre de puits ovales aux bords abrupts appelés alases. Ces alases étaient cent fois plus grands que leurs équivalents terrestres. Certains mesuraient jusqu’à deux ou trois kilomètres et leur hauteur excédait soixante mètres. Les géologues étaient tous d’accord : c’était un signe certain de permafrost : le gel et le dégel saisonniers du sol l’amenaient à s’affaisser selon ce schéma. Des puits d’une telle dimension indiquaient que le sol avait dû être riche en eau, déclara Phyllis. À moins, répliqua Ann, que ce ne soit là une autre manifestation des échelons du temps martien. Un sol légèrement gelé qui s’affaissait ensuite lentement, très lentement, durant des éternités.

D’un ton agacé, Phyllis suggéra qu’ils essaient de trouver de l’eau dans le sol, et Ann accepta, tout aussi agacée.

Ils trouvèrent une pente douce entre deux dépressions et s’arrêtèrent pour mettre en place un collecteur d’eau sur le permafrost. Nadia dirigea l’opération avec une impression de soulagement. Le manque d’activité commençait à la rendre nerveuse et ce boulot était inespéré. Elle dégagea une tranchée de dix mètres avec la petite pelleteuse du patrouilleur, posa la galerie du collecteur, une canalisation d’acier inox perforée remplie de gravier, vérifia la mise en place des éléments chauffants autour de la canalisation et des filtres, puis finit en comblant la tranchée avec les rochers et l’argile qu’ils avaient dégagés au début de l’opération.

Sur la partie la plus basse de la galerie, ils avaient disposé une pompe et un puisard, ainsi qu’un tuyau isolé relié à un petit réservoir. Le chauffage des éléments serait assuré par des piles, qui seraient elles-mêmes rechargées par des panneaux solaires. Dès que le réservoir serait rempli, en supposant qu’il y ait suffisamment d’eau pour ça, la pompe serait coupée et une valve à solénoïde s’ouvrirait afin de permettre à l’eau de se déverser dans la galerie. Après quoi, les éléments thermiques seraient coupés à leur tour.

— C’est presque fait, déclara Nadia au terme de la journée tout en soudant le dernier segment de tuyau sur le pylône en magnésium.

Ses mains étaient très froides, et elle ressentait des élancements douloureux du côté de son petit doigt perdu.

— Quelqu’un devrait peut-être préparer le dîner. Je serai bientôt là.

Le tuyau devait être maintenant enveloppé dans un épais fourreau de mousse de polyuréthane avant d’être engagé dans un second tuyau de protection, plus large. Incroyable de constater à quel point les problèmes d’isolation pouvaient compliquer un travail de plomberie ordinaire !

Un écrou huit pans, une bague, une goupille, un solide tour de clé… Nadia remonta le long de l’ensemble du dispositif pour vérifier tous les joints. Parfait. Elle largua ses outils dans le patrouilleur 1 et promena son regard sur le chantier : un réservoir, une tuyauterie, une boîte au sol, les restes des travaux de tranchée, presque discrets dans ce paysage accidenté.

— On va boire un grand coup d’eau fraîche sur le chemin du retour ! déclara-t-elle.

2 000 kilomètres de plus vers le nord et ils débouchèrent enfin sur les pentes de Vastitas Borealis, une plaine volcanique ancienne qui encerclait l’hémisphère nord entre 60 et 70 degrés de latitude. Ann et ses géologues passaient deux heures chaque matin sur le sol dénudé de cette plaine à prélever des échantillons, avant qu’ils reprennent leur route droit au nord tout en discutant à propos de leurs découvertes. Ann semblait totalement absorbée par son travail, heureuse.

Un soir, Simon leur fit remarquer que Phobos passait juste au sud, au ras des collines, et que, dès le lendemain, il serait au-dessous de l’horizon. Remarquable démonstration de l’étroitesse de l’orbite du petit satellite de Mars, puisqu’ils n’étaient qu’à 69 degrés de latitude ! Mais Phobos était à cinq kilomètres à la verticale de l’équateur. Nadia pensa « au revoir », tout en se disant que ça ne l’empêcherait pas de parler à Arkady grâce aux satellites-radio aréosynchrones qu’ils avaient récemment reçus.

Trois jours plus tard, ils quittèrent le rocher noir pour des ondulations de sable noirâtre. Ils eurent l’impression d’atteindre une grève au bord d’un océan. Ils étaient au seuil des grandes dunes boréales, qui enveloppaient la planète entre Vastitas et la calotte polaire. Ils allaient les franchir sur huit cents kilomètres. Le sable ressemblait à de la poudre de charbon de bois tachetée de rose et de violet, un soulagement pour le regard après les étendues de gravats rougeâtres du sud. Les dunes se déployaient vers le nord et le sud. Leurs crêtes parallèles se brisaient ou se rejoignaient parfois. Sur un pareil terrain, la conduite était facile, car le sable était tassé, et il suffisait de choisir une grande dune et d’escalader sa bosse orientale.

Au bout de quelques jours, les dunes se firent plus grandes pour devenir ce qu’Ann appelait des dunes barkhanes. Elles évoquaient de grandes vagues gelées, les plus hautes avaient une centaine de mètres, avec des creux d’un kilomètre. Comme la plupart des sites topographiques de Mars, elles étaient des centaines de fois plus vastes que leurs équivalents du Sahara ou du désert de Gobi. Les modules passaient du dos d’une vague à l’autre, pareils à de minuscules bateaux qui godillaient dans une mer noirâtre depuis longtemps gelée par une tempête titanesque.

Le patrouilleur 2 stoppa un jour au milieu de cette mer pétrifiée. Un voyant rouge s’était allumé sur le panneau de contrôle, signalant un problème dans l’attelage flexible. En fait, le module arrière était incliné sur la gauche, les roues enfoncées dans le sable. Nadia enfila un marcheur et sortit.

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13

Une caldeira (mot portugais), est une dépression formée par l’effondrement de la partie centrale du cône volcanique. Sur Mars, elle est présente dans tous les volcans de type dit hawaïen, tels Olympus, Ascraeus, Arsia ou Pavonis. (N.d.T.)