Plus tard, elle fit visiter les vingt-quatre salles voûtées à Arkady. Ils débouchèrent dans l’atrium. Le ciel était couleur rubis au travers des grands panneaux de verre, et les poutrelles de magnésium avaient l’éclat un peu terni de l’argent.
— Alors, qu’est-ce que tu en penses ?
Arkady la serra contre lui en riant. Il n’avait toujours pas quitté sa tenue spatiale et sa tête semblait toute petite au-dessus de l’encolure. Il avait l’air pataud, énorme, et Nadia souhaita qu’il sorte très vite de ça.
— Eh bien, il y a du bon et du mauvais, dit-il. Mais pourquoi est-ce donc si laid ? Si triste ?
Elle haussa les épaules, irritée.
— On a eu beaucoup à faire.
— Nous aussi, sur Phobos, mais tu devrais voir ce qu’on a fait ! Toutes les galeries sont revêtues de panneaux de nickel et de platine, avec des motifs répétés dont les robots s’occupent la nuit. Des reproductions d’Escher, des effets de miroirs, des paysages terrestres ! Quand on entre dans une salle avec une bougie, on a toutes les étoiles du ciel, ou bien un grand incendie. Chaque salle est une véritable œuvre d’art, tu verras !
— Je l’espère bien, fit Nadia en lui souriant.
Ils firent un grand dîner dans les quatre salles communicantes du complexe. Au menu, il y avait du poulet, des burgers au soja, et d’énormes salades. Ils parlaient tous en même temps, ce qui rappelait les meilleurs jours de l’Arès ou même l’Antarctique. Arkady se leva pour leur parler de ce qu’ils avaient accompli sur Phobos.
— Je suis heureux de me retrouver enfin à Underhill.
Il leur apprit qu’ils avaient presque fini le dôme de Stickney, et foré dans ses longues galeries tout au long des veines de glace, dans la roche bréchiforme.
— S’il y avait un peu de gravité, ça serait un endroit formidable. Mais ça, c’est un problème insoluble. Nous avons passé beaucoup de temps dans le train gravitationnel de Nadia, mais il n’y a guère de place, et nous travaillons surtout sur le site de Stickney, et même plus bas. Même en apesanteur et avec les exercices, nous perdons nos forces. La pesanteur martienne me fatigue déjà, j’ai la tête qui tourne.
— Tu as toujours eu la tête qui tourne !
— Il faut que nous utilisions au maximum les robots, que nous travaillions par rotation d’équipes. Nous envisageons de tous redescendre définitivement. Nous avons accompli notre part de travail là-haut : la station spatiale est désormais disponible pour ceux qui nous suivront. À présent, nous réclamons notre récompense !
Il leva son verre.
Frank et Maya s’assombrirent. Personne n’avait envie de remonter vers Phobos mais, pourtant, Houston et Baïkonour exigeaient que la station soit entretenue en permanence. L’expression de Maya était celle qu’elle avait eue si souvent sur l’Arès : tout ça, c’était la faute d’Arkady. Il la regarda et partit d’un grand rire.
Le lendemain, Nadia et plusieurs autres l’accompagnèrent pour un tour plus détaillé d’Underhill et des installations. Arkady passa son temps à hocher la tête avec ce regard qui signifiait « Oui, mais, oui, mais… ». Il émettait critique sur critique, et Nadia elle-même finit par s’en lasser.
Pourtant, il était difficile de nier que la zone d’Underhill était ravagée d’un horizon à l’autre, ce qui donnait l’impression que les dégâts s’étendaient bien au-delà, à l’ensemble de la planète.
— C’est facile de colorer la brique, disait Arkady. Il suffit d’ajouter des oxydes de manganèse obtenus par la fusion du magnésium pour obtenir de la brique parfaitement blanche. Et pour la noire, on ajoute les résidus de carbone du traitement de Bosch. Et vous pouvez avoir toute la gamme des rouges en modifiant la teneur en oxydes ferriques. Même des écarlates merveilleux. Avec le soufre, vous aurez de la brique jaune. Il y a aussi un truc pour avoir des verts et des bleus, si j’en crois Spencer. Sans doute une polymérisation des sulfates, je ne sais pas… Mais dans ce paysage rouge, un vert vif serait idéal. Il devrait être un peu plus sombre par rapport au ciel, mais il resterait vert. Et notre regard y tient.
« Avec ces briques de toutes les couleurs, vous pourriez construire des murs en mosaïque. Comme ça, chacun aurait un mur ou un bâtiment personnalisé, n’importe quoi. Le quartier des alchimistes ressemble à un tas de boîtes de sardines, des hangars abandonnés. Des murs de brique permettraient de les isoler, ce qui est déjà un motif scientifique important. Mais il est tout aussi important qu’ils soient beaux, qu’ils aient l’air d’appartenir au paysage. J’ai vécu trop longtemps dans un pays qui ne pensait qu’à l’utilitaire. Nous devons montrer que nous valons plus que cela, non ?… »
— Peu importe ce que nous pourrons faire sur les bâtiments, fit Maya d’un ton tranchant. Le terrain alentour restera défoncé.
— Non, pas nécessairement ! Quand la construction sera achevée, il sera possible de redonner au terrain sa configuration d’origine. On pourra éparpiller des rocs en surface pour lui redonner l’aspect de la plaine avant notre arrivée. Les tempêtes de sable joueront leur rôle, les gens marcheront sur des allées, les véhicules rouleront sur des pistes ou des routes, et tout redeviendra comme avant, avec des constructions de mosaïque colorée, des serres en dôme, et des chemins de brique jaune[14]. Mais bien sûr que c’est ce qu’il faut faire ! Évidemment, il fallait bien installer l’infrastructure et c’est toujours le chaos, mais aujourd’hui, nous sommes prêts pour passer à l’architecture, à l’esprit d’ensemble.
Il agita les mains, puis s’interrompit soudain devant les expressions sceptiques qu’il découvrait derrière les visières.
— C’est une idée, non ?…
Oui, songea Nadia, c’est une idée. Elle regarda autour d’elle en s’efforçant de visualiser ce qu’Arkady venait de dire. Et si, après ces transformations, elle retrouvait du plaisir à faire son travail ? Et Ann aussi ?…
Comme le résuma Maya dans la piscine le même soir, d’un air amer :
— Encore de grandes idées d’Arkady. Voilà bien ce qu’il nous fallait.
— Mais elles sont bonnes, dit Nadia.
Elle sortit de l’eau, passa sous la douche et enfila une combinaison.
Plus tard, elle alla retrouver Arkady et le conduisit dans la salle de l’angle nord-ouest, dont elle avait laissé les murs à nu, pour lui montrer les détails de la structure.
— C’est très élégant, fit-il en passant la main sur les briques. Vraiment, Nadia, Underhill est magnifique. Je reconnais ta touche dans chaque détail.
Flattée, elle lui montra sur un écran les plans qu’elle avait conçus pour un habitat plus grand. Trois rangs de salles en caveaux empilées en sous-sol dans une tranchée profonde. Des miroirs dans la paroi opposée afin d’orienter la lumière solaire… Arkady, tout en acquiesçant, sourit, et fit des suggestions en montrant l’écran.
— Pourquoi pas une arcade entre chaque salle et la paroi de la tranchée pour dégager de l’espace ? Et chaque niveau légèrement décalé par rapport à celui du dessous, pour laisser la place à un balcon qui surplomberait l’arcade…
— Oui, c’est possible.
Nadia pianota sur le clavier et modifia le paysage architectural.
Plus tard, ils se promenèrent dans l’atrium. Les grands bambous noirs étaient encore en pots. On préparait le sol. L’endroit était sombre et paisible.
— On pourrait peut-être l’abaisser d’un étage, proposa doucement Arkady. Comme ça, en découpant des fenêtres et des portes dans tes caveaux, ils seraient mieux éclairés.
Nadia acquiesça.