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Quand l’altimètre indiqua qu’ils étaient suffisamment bas pour larguer l’ancre, ils s’exécutèrent aussitôt et attendirent, angoissés. Ils jetèrent toutes leurs amarres, et l’Arrowhead fut enfin bloqué. Nadia enfila sa tenue et sauta sur l’élingue. Elle descendit vers la surface, dans une aube couleur chocolat, ployée dans le torrent changeant du vent. Elle était écrasée par un épuisement physique qu’elle n’avait jamais connu. Elle ne progressait qu’avec difficulté. Dans son intercom, le signal du transpondeur résonnait et le sol devenait pentu. Elle lutta pour conserver son équilibre. Le ping se fit plus net.

— On aurait dû écouter avec nos intercoms, dit-elle à Arkady. C’est bien mieux.

Une bourrasque la fit tomber. Elle se releva et reprit péniblement sa marche, laissant derrière elle un filin de nylon, réglant ses pas sur le volume du signal. Elle ne voyait guère qu’à un mètre de distance, parfois moins, dans les bourrasques les plus violentes.

C’est au cœur d’un nuage dense, aveuglant, qu’elle faillit heurter le transpondeur, planté là comme un grand piquet.

— Hé ! cria-t-elle.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Rien ! J’ai failli entrer dans la borne !

— Tu l’as trouvée ?

— Oui.

Elle sentit la fatigue peser encore plus lourd. Ses mains et ses bras étaient de métal et elle dut s’asseoir un instant, avant de se relever : le sol était bien trop glacé. Et elle éprouvait un élancement douloureux le long de son doigt fantôme.

Elle prit le filin de nylon et revint en aveugle au dirigeable, se rappelant le mythe ancien du labyrinthe.

Ils roulaient vers le sud à bord du patrouilleur quand ils apprirent par la radio que l’AMONU venait d’approuver l’établissement de trois nouvelles colonies. Chacune d’elles compterait cinq cents personnes, venues de pays qui n’avaient pas été représentés dans la première expédition.

Et le sous-comité de terraforming avait donné son accord, avec l’approbation de l’assemblée générale, pour l’expédition d’un premier support matériel qui devait permettre la dissémination à la surface de la planète de micro-organismes conçus par le génie génétique à partir de souches d’algues, de bactéries ou de lichens.

Arkady rit pendant trente secondes.

— Ces fumiers ! dit-il enfin. Ces fumiers : quelle chance ils ont eue ! Ils vont s’en tirer comme ça !

QUATRIÈME PARTIE

Le mal du pays

1

C’est un matin d’hiver, et le soleil brille sur Vallès Marineris, illuminant les parois nord de la concaténation de canyons. Et, sous sa lumière intense, çà et là, un surplomb, un affleurement est marqué d’une touche de lichen noir.

La vie s’adapte, voyez-vous. Elle n’a que quelques besoins : un peu de carburant, un peu d’énergie, et elle se montre d’une ingéniosité fantastique pour extraire ce qu’il lui faut dans la vaste gamme des environnements terrestres. Certains organismes survivent au-dessous du point de congélation de l’eau, d’autres au-dessus de 100 degrés. D’autres encore supportent des taux de radiation intenses, alors qu’il s’en trouve pour s’accommoder de régions à salinité élevée, ou qui apprécient la roche dure, l’obscurité totale, l’extrême déshydratation, et même le manque d’oxygène. Ils s’adaptent à toutes sortes de milieux, de manière tellement étrange et merveilleuse que notre imagination est dépassée. Et des lits de roc au sommet de l’atmosphère, la vie a imprégné la Terre pour en faire une seule et immense biosphère.

Toutes ces capacités d’adaptation sont codées et génétiquement transmissibles. Si les gènes mutent, les organismes changent. Si les gènes sont altérés, les organismes changent. Les bio-ingénieurs se servent de ces formes de changement, non seulement en recombinant les chaînons des gènes, mais en se servant de l’art bien plus ancien de la culture sélective.

Les micro-organismes ont un code d’identité, et les plus rapides en croissance (ou bien ceux qui présentent les caractères souhaités) peuvent être recueillis et recodés. On peut ajouter des mutagènes afin d’augmenter le taux de mutation et, avec la succession rapide des générations microbiotiques (à raison de dix par jour, à peu près), on peut répéter le processus jusqu’à satisfaction. La reproduction sélective est l’une des plus puissantes techniques de bioingénierie dont nous disposons.

Mais des techniques nouvelles ont attiré l’attention. Des microorganismes issus du génie génétique sont apparus un demi-siècle environ avant que les cent premiers débarquent sur Mars. Mais, pour la science moderne, un demi-siècle, c’est beaucoup de temps. Les conjugaisons de plasmides, durant toutes ces années, sont devenues des outils très sophistiqués. Le choix d’enzymes de restriction pour le bouturage et d’enzymes ligases[18] pour le collage était vaste et diversifié. D’où la possibilité de développer de longues chaînes d’ADN. La connaissance accumulée par les génomes était immense, et s’accroissait exponentiellement. Utilisée dans son ensemble, cette nouvelle biotechnologie permettait toutes sortes de réorganisations de caractères, de promotion, de réplique, de suicide provoqué (destiné à stopper les excès de succès), et ainsi de suite. Il était possible de trouver les séquences ADN d’un organisme qui possédait les caractères souhaités, de synthétiser les messages de cet ADN, de les couper et de les coller dans les anneaux des plasmides. Après ça, les cellules étaient lavées et suspendues dans le glycérol avec les nouveaux plasmides, le glycérol était suspendu entre deux électrodes, on lui infligeait un choc très bref de l’ordre de 2 000 volts, et les plasmides éclataient en cellules. Et voilà ![19] Tel le monstre de Frankenstein, on obtenait alors un nouvel organisme. Avec des capacités nouvelles.

Donc : des lichens à croissance rapide. Des algues thermorésistantes. Des champignons destinés aux froids extrêmes. La bactérie halophylique Archae, qui se nourrissait de sel et fabriquait de l’oxygène. Des mousses surarctiques. Toute une taxinomie de nouvelles formes de vie, partiellement adaptées à la surface de Mars, qui toutes étaient essayées. Certaines espèces s’éteignirent par sélection naturelle. D’autres prospérèrent selon la loi du mieux adapté. Certaines se propageaient de façon vivace, aux dépens d’autres organismes. Puis certains éléments chimiques qu’elles excrétaient activaient leurs gènes suicidaires, et elles régressaient jusqu’à ce que les niveaux de ces agents chimiques retombent à nouveau.

La vie s’adaptait donc aux conditions. Et, dans le même temps, les conditions étaient modifiées par la vie. Telle est une des définitions de la vie : l’organisme et son environnement changent ensemble selon un arrangement réciproque et constituent deux manifestations d’une écologie, deux parties d’un tout.

Résultat : plus d’oxygène et d’azote dans l’atmosphère. Un duvet noir sur les glaces polaires. Sur les surfaces bulbeuses des rochers boursouflés. Des plaques d’un vert pâle sur le sol. Des cristaux de givre plus gros. Des animalcules dans le régolite, creusant comme des trilliards de taupes minuscules, transformant les nitrates en azote, les oxydes en oxygène.

Tout d’abord, ç’avait été presque invisible, et très lent. Un coup de froid, une éruption solaire, et des disparitions massives auraient suivi. Mais les restes des morts nourrissaient les autres créatures, dont les conditions de vie s’amélioraient, ce qui accélérait le mouvement. Les bactéries se reproduisent très vite, et peuvent doubler leur masse plusieurs fois par jour si les conditions sont favorables. Les possibilités mathématiques de leur vitesse de croissance sont précaires, et même si les contraintes d’environnement – plus particulièrement sur Mars – empêchent de loin toute évaluation mathématique de la croissance réelle, les nouveaux organismes, les aréophytes, se reproduisirent rapidement. Certains mutaient parfois, mouraient constamment, et une vie nouvelle se développait sur le compost de ses ancêtres pour se reproduire. La vie, puis la mort. Et l’air et le sol qu’ils laissaient derrière eux étaient différents de ce qu’ils avaient été durant quelques millions de brèves générations.

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18

Enzyme catalyseur d’union entre deux molécules. (N.d.T.)

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19

En français dans le texte. (N.d.T.)