Il avait maintenant quitté le quartier des alchimistes. Il se trouvait au pied de la grande pyramide de sel. Lentement, il gravit les quatre cents marches, en posant prudemment le pied sur les tapis bleus antidérapants. À chaque marche, il découvrait un peu plus la plaine d’Underhill, toujours inchangée, dénudée, semée de rochers. Au sommet de la pyramide, dans le pavillon blanc, on pouvait apercevoir Tchernobyl et le port spatial. Rien d’autre. Pourquoi donc était-il venu sur ce monde ? Pourquoi avait-il travaillé si dur et sacrifié tous les plaisirs de la vie, de la famille, du foyer, des loisirs, des jeux… Il secoua la tête. Aussi loin qu’il se souvienne, ç’avait été au centre de sa vie. C’était une compulsion, un objectif à atteindre. Comment faire la différence ? Les nuits baignées de clair de lune dans les oliveraies, la caresse électrisante du mistral et le friselis des feuilles. Il se laissait porter par les vagues, rapides et douces, les bras en croix, sous les étoiles. Et l’une de ces étoiles était toujours présente, rouge entre toutes les autres, faible parfois, et il la cherchait alors, tandis que voletaient autour de lui les feuilles d’olivier. Il avait huit ans ! Mon Dieu !
Il avait eu une jeunesse ordinaire, souvent agitée. Il avait laissé derrière lui de nombreux amis, il était monté à Paris pour étudier la psychologie à l’université, il avait présenté une thèse sur les dépressions nerveuses à bord d’une station spatiale, avant d’aller travailler sur le programme Ariane, puis Glavkosmos. Il s’était marié, il avait divorcé. Françoise lui disait toujours « qu’il n’était pas là ». Il y avait eu toutes ces nuits en Avignon, tous ces jours à Villefranche-sur-Mer, dans le plus bel endroit de la Terre. Et lui passait son temps dans son désir brumeux de Mars ! Absurde ! Stupide ! Une lacune dans son imagination, sa mémoire et, enfin, dans son intelligence. Il avait été incapable de mesurer ce qu’il avait et ce qu’il aurait. À présent, il en payait le prix, prisonnier d’un bout de banquise perdu dans la nuit arctique avec quatre-vingt-dix-neuf étrangers dont aucun ne parlait un mot de français. Il y en avait bien trois d’entre eux qui essayaient, mais le français de Frank était pire que pas de français du tout. Il attaquait les phrases à la hachette.
L’absence de la langue propre à son esprit l’avait conduit à regarder de plus en plus souvent la télévision, ce qui ne faisait qu’exacerber son chagrin. Il enregistrait des monologues vidéo qu’il envoyait à sa mère et à sa sœur, pour qu’elles lui répondent. Il regardait plusieurs fois leurs messages, plus fasciné par les arrière-plans que par leurs visages. Il avait quelquefois des dialogues avec des journalistes. Il était à l’évidence une célébrité en France, et il se montrait vigilant dans ses réponses : il jouait le rôle de Michel Duval, il en assumait la personnalité et le programme. Quelquefois, quand il avait envie d’entendre du français, il lui arrivait d’annuler des rendez-vous. Que les autres aillent donc se gaver d’anglais ! Mais ce genre d’incident avait fini par lui attirer de sévères réprimandes de Frank, suivies d’une conférence en compagnie de Maya. Est-ce qu’il était surmené ? Bien sûr que non. Il n’avait que quatre-vingt-dix-neuf patients, il se promenait en Provence par l’esprit, entre les collines couvertes d’arbres et de vignobles, de ferme en ferme, passant d’une tour en ruine à un monastère, dans un paysage vivant, infiniment plus beau et humain que les étendues de pierraille de la réalité…
Il était dans le salon télé. Apparemment, perdu dans ses pensées, il était revenu. Mais il n’en avait pas le souvenir : il avait cru se trouver encore au sommet de la grande pyramide de sel. Il avait sous les yeux une image vidéo de la paroi d’un canyon de Vallès Marineris, recouverte de lichen.
Il frissonna. Ça recommençait. Il avait perdu le contact avec la réalité et il avait erré. Cela lui était déjà arrivé une dizaine de fois. Et il ne se perdait pas seulement en esprit : il s’enfouissait, il était comme mort vis-à-vis de ce monde. Il regarda autour de lui. On était Ls = 5. C’était le début du printemps boréal, et les parois des grands canyons étaient baignées de soleil. Mais, de toute façon, ils allaient tous devenir dingues…
Quand il regarda de nouveau, il lut Ls = 157. 152 degrés s’étaient écoulés le temps d’une télé-existence. Il rissolait sous le soleil dans la cour de la villa de Françoise, à Villefranche, le regard perdu entre les tuiles, les piliers de terra-cotta, la petite piscine, turquoise sur le fond cobalt de la Méditerranée. Un cyprès montait vers le ciel, oscillant doucement dans la brise, comme un grand plumet vert. Il en percevait le parfum. Et là-bas, il devinait la langue verte du cap Ferrât…
Mais il se trouvait à Underhill Prime, que l’on appelait généralement la tranchée, ou encore l’arcade de Nadia. Il était assis sur le balcon supérieur, les yeux fixés sur un séquoia nain. Derrière, il y avait le mur de verre et les miroirs avec leur gradient de réflexion qui captait la lumière du soleil qui brillait sur la Côte d’Or[20] Tatiana Durova avait été tuée dans la chute d’une grue renversée par un robot, et Nadia était inconsolable.
Mais le chagrin glisse sur nous, à la fin, pensa Michel assis auprès d’elle. Il passe comme la pluie sur les ailes d’un canard. Avec le temps, Nadia se remettrait. Jusque-là, il n’y avait rien à faire. Ils le prenaient pour un sorcier ? Un prêtre ? Si cela était, il se serait guéri lui-même, et ensuite tout ce monde, avant de jaillir vers l’espace pour retourner chez lui. Ça ferait un certain effet de surgir comme ça sur une plage d’Antibes :
— Bonjour, je m’appelle Michel. Je viens juste de revenir.
Mais on était en Ls = 241. Il s’avançait vers le parapet de calcaire alvéolé des Baux et se penchait vers les ruines de l’ermitage médiéval. C’était l’heure du crépuscule et la lumière avait une teinte étrangement martienne, qui faisait flamber le calcaire, tout le village et la plaine qui se déployait jusqu’à la ligne de bronze et de métal en fusion de la Méditerranée. Tout était improbable, comme dans un rêve… Mais c’était un rêve, et il en sortit pour se retrouver dans Underhill.
Phyllis et Edvard revenaient d’une expédition. Phyllis, en riant, leur montrait un bloc de rocher à l’apparence huileuse.
— Il y en avait dans tout le canyon. Des pépites d’or grosses comme le poing.
Il se retrouva dans les tunnels du garage. Le psy de la colonie avait des visions, sombrait dans des failles de sa conscience, les crevasses de sa mémoire. Médecin, guéris-toi toi-même ! Mais il ne le pouvait pas. Il avait le mal du pays et il en devenait fou. Le mal du pays. Il devait exister un terme scientifique plus approprié, qui légitimerait ce mal, qui le rendrait réel, évident au regard des autres. Mais il savait que la maladie était réelle. Il lui arrivait parfois de regretter la Provence au point de ne plus pouvoir respirer. C’était comme le doigt de Nadia. On lui avait arraché quelque chose, mais il éprouvait toujours les élancements douloureux des nerfs fantômes.
Le temps passait, le programme Michel déambulait. C’était une personnalité creuse, un minuscule homuncule du cerebellum subsistant qui téléopérait la chose.
Dans la nuit du second jour de Ls = 266, il se mit au lit. Il était épuisé, alors qu’il n’avait rien fait, vidé de ses forces. Mais, allongé dans l’obscurité, il ne parvint pas à trouver le sommeil. Son esprit tournait douloureusement. Il avait la conscience aiguë d’être très malade. Il aurait tellement aimé cesser sa comédie pour avouer qu’il avait perdu. Pour pouvoir rentrer chez lui. Il ne se rappelait presque plus rien des dernières semaines – ou bien était-ce des mois ? Il n’avait plus aucune certitude. Il se mit à pleurer.