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Okakura leva la tête.

— Quelque chose tombe ! s’exclama-t-il. Courons !

Ils s’élancèrent sur le fond du puits. John constata très vite que la plus grande partie de la roche avait été dégagée pour révéler le basalte noir étoilé. Aucun effort n’avait été fait pour rendre le sol horizontal. Il essayait de courir plus vite, mais les cratères miniatures et les escarpements le ralentissaient. Il trébucha et tomba sur la pierre raboteuse, levant les bras pour protéger sa visière. Le fait qu’Okakura soit tombé en même temps que lui n’était qu’une faible consolation. Heureusement, la gravité qui les avait fait chuter avait aussi facilité leur fuite. Et la chose qui tombait du haut n’avait pas encore atteint le fond. Ils se redressèrent et se remirent à courir. Okakura tomba une deuxième fois. John jeta un regard derrière eux et entrevit un reflet métallique à la seconde où la chose heurtait la roche. Il reçut l’écho de l’impact comme un coup dans les tympans. Des fragments argentés jaillirent, certains dans leur direction. Il s’arrêta net et testa l’air, craignant une éjection. Mais tout était silencieux.

Un grand cylindre hydraulique jaillit dans les airs et rebondit bruyamment sur leur gauche. Ils sursautèrent : ils ne l’avaient pas vu arriver.

Ensuite, le silence se rétablit. Ils demeurèrent immobiles encore une minute, puis Boone fit quelques gestes. Il était en sueur, ce qui n’était guère étonnant : leurs tenues pressurisées avaient été prévues pour les températures de la surface martienne, mais ici, au fond du puits, il faisait 49 degrés centigrades. C’était l’endroit le plus chaud de la planète. Il esquissa un geste pour aider Okakura à se redresser, mais s’arrêta net. Le Japonais préférait sans aucun doute se relever tout seul plutôt que de devoir un giri à Boone pour son aide. Si Boone, toutefois, avait bien compris ce concept japonais.

— Allons jeter un coup d’œil, dit-il simplement.

Okakura se releva et ils rebroussèrent chemin dans le boyau de basalte. Le puits avait depuis longtemps pénétré la roche dure. En fait, il était engagé à 20 % dans la lithosphère. Au fond, la température était suffocante, comme si leurs tenues n’étaient plus isolées. Boone inspirait avidement l’air frais. Il leva de nouveau le regard vers le ciel rose, tout en haut. La clarté du soleil illuminait une section conique du puits. En été, elle aurait dû pénétrer jusqu’au fond – mais non : ils étaient au sud du tropique du Capricorne. Dans l’ombre permanente.

Ils approchaient des restes fracassés d’un camion poubelle robot, un de ceux qui remontaient à la surface les fragments de roc arrachés en spirale à la paroi du puits. Les pièces de l’engin étaient mélangées à des cailloux sur une bonne centaine de mètres à partir du point d’impact. Au-delà, ils se faisaient rares. Le cylindre qui avait volé dans leur direction avait dû être propulsé.

Dans l’amas horriblement tordu, l’acier, le magnésium et l’aluminium avaient partiellement fondu.

— Est-ce que vous croyez que c’est vraiment tombé d’en haut ? demanda Boone.

Okakura ne répondit pas. Boone le regarda. L’autre examinait les restes de la machine en évitant son regard. Il avait peut-être peur, se dit Boone.

— Il s’est écoulé largement trente secondes entre l’instant où je l’ai aperçu et celui où il a touché le sol.

Trois mètres par seconde au carré. Plus qu’il n’en fallait pour atteindre la vélocité terminale. Donc, l’engin avait percuté le sol à 200 kilomètres à l’heure. Ce qui n’était pas si grave, en fait. Sur Terre, il aurait mis deux fois moins de temps, et ils se seraient peut-être trouvés dessous. Merde ! se dit Boone. S’il n’avait pas levé les yeux… Il fit un calcul rapide. La chose était sans doute au milieu du puits quand il l’avait détectée. Mais elle devait tomber depuis un certain temps.

Lentement, il s’avança entre la paroi du puits et la pile de débris. Le camion robot était tombé sur son flanc droit. Le flanc gauche, quoique déformé, était identifiable. Okakura escalada les débris avant de désigner une zone noire, immédiatement derrière le pneu avant gauche.

John le suivit et gratta le métal avec son gant. La couche noircie s’effaça comme de la suie. Une explosion de nitrate d’ammonium. Le corps de l’engin était tordu comme s’il avait été passé sous une presse.

— La charge était bien calculée, commenta John.

— Oui, dit Okakura avant de s’éclaircir la gorge.

Il était encore sous le coup de la frayeur, c’était visible. Mais oui… Le premier homme sur Mars avait bien failli être tué alors qu’il se trouvait sous sa protection. Et lui aussi, par la même occasion.

— Suffisante pour faire tomber le camion.

— Eh bien, comme je l’ai déjà dit, on a rapporté plusieurs cas de sabotage.

Le visage d’Okakura se crispa derrière sa visière.

— Mais qui en serait responsable ? Et pourquoi ?

— Je ne sais pas. Est-ce que quelqu’un, dans votre équipe, aurait des problèmes psychologiques ?

— Mais non.

Okakura avait pris une expression fermée. N’importe quel groupe de plus de cinq individus avait rencontré des difficultés, et la petite cité industrielle d’Okakura comptait quand même 500 habitants.

— C’est le sixième cas que je constate, dit John. Mais c’est le premier que je vis en direct. (Il rit. L’image de l’oiseau dans le ciel rose venait de lui revenir.) Il était facile pour n’importe qui de placer une bombe sous un camion robot avant qu’il ne redescende. Il suffisait d’un dispositif d’horlogerie ou d’un altimètre.

— Vous pensez aux rouges, fit Okakura d’un air soulagé. Nous en avons entendu parler. Mais… (Il haussa les épaules.) C’est fou…

— Oui.

John escalada prudemment l’amas de débris. Puis ils traversèrent à nouveau le fond du puits en direction de l’ascenseur qu’ils avaient emprunté pour descendre. Okakura était passé sur une autre fréquence et discutait avec son personnel de surface.

John s’arrêta un instant dans le puits pour un ultime regard.

Ils montèrent vers la première cabine. Ils durent changer sept fois d’ascenseur en empruntant les chemins de correspondance taillés dans les parois. Peu à peu, la lumière ambiante ressemblait à celle du soleil. En levant les yeux, John vit l’endroit où la double spirale des routes se rejoignait sur le rebord du puits. Mais, en se retournant, il ne parvint pas à distinguer le fond, perdu maintenant dans la pénombre.

Les deux dernières cabines leur permirent de franchir le régolite : d’abord le mégarégolite, qui ressemblait à une couche rocheuse fracturée, puis le régolite lui-même, fait de roc, de gravier et de glace compressés dans une couche de ciment, une paroi incurvée qui évoquait un barrage et qui s’achevait sous un angle impossible qui transformait l’ascenseur en funiculaire à crémaillère.

Finalement, ils surgirent à la surface, sous le soleil.

Boone quitta la cabine du funiculaire et regarda vers le bas.

La retenue de régolite évoquait un cratère aux parois lisses, avec une route à deux voies qui descendait en spirale. Mais un cratère sans fond. Un mohole[21]. Il distinguait l’entrée du puits, mais l’ensemble était plongé dans l’ombre. Seule la route accrochait quelques rayons de soleil et elle donnait ainsi l’illusion d’un escalier planté dans le vide, qui descendait vers le noyau de la planète.

Trois camions géants remontaient lentement le dernier tronçon de route, chargés de blocs de roche noire. Depuis quelques jours, il leur fallait cinq heures pour remonter du fond, avait dit Okakura. L’ensemble du projet n’exigeait que peu de surveillance. Les habitants de la ville nouvelle n’avaient à s’occuper vraiment que du programme, du déploiement, de la maintenance, des pannes éventuelles. Et, depuis peu, de la sécurité.

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21

Andrija Mohorowicic, géologue croate (1857–1936), définit les différences entre les couches terrestres par rapport aux séismes. La «discontinuité de Mohorowicic» sépare la croûte terrestre du manteau. Dans les années 60, il fut question de forer des puits à partir du fond océanique en direction du manteau. Ces puits furent nommés moholes. (N.d.T.)