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— Hon, hon… fit John. Mais, dites-moi, qui a négocié cet accord ?

— Eh bien, nous avons été plusieurs.

Helmut poursuivait son repas, ignorant le regard pesant de John.

John plissa les lèvres et détourna enfin les yeux. Il comprenait tout à coup que son interlocuteur, bien que fonctionnaire, se considérait comme bien plus important que lui, John Boone, sur cette planète. Jovial, placide (mais qui était son coiffeur ?), Bronski se pencha en arrière pour commander des alcools. Son assistante, qui jouait le rôle de maître d’hôtel pour cette soirée, se précipita vers eux.

— Je ne me souviens pas d’avoir été jamais servi depuis que je suis arrivé sur Mars, remarqua John.

Helmut affronta son regard avec calme, mais son teint était soudain plus rouge. John faillit sourire. Le mandataire de l’AMONU voulait paraître menaçant, il représentait des pouvoirs tellement sophistiqués que la petite station-météo mentale de John ne pouvait les analyser. Mais il avait découvert par le passé que quelques minutes de son numéro du premier homme sur Mars pouvait briser ce genre d’attitude. Alors, il rit, il but, raconta des histoires, fit allusion à des secrets que seuls les cent premiers partageaient, et fit clairement comprendre à l’assistante de Bronski que, à cette table, c’était lui qui commandait – et ce par son comportement désinvolte, assuré, arrogant. Quand ils eurent fini leur sorbet, puis leur cognac, Bronski s’exprimait plus fort, plus nerveusement. Sur la défensive.

Ah, ces fonctionnaires, se dit John en riant intérieurement.

Mais il était intrigué par le but de leur rencontre, qui n’était toujours pas clair pour lui. Peut-être Bronski avait-il voulu le voir en personne pour mesurer quel serait l’effet de cette nouvelle concession sur le premier des cent premiers ? Et celle des autres ? Non, c’était stupide, car pour avoir une bonne estimation des opinions des cent premiers, il fallait en sonder au moins quatre-vingts. Mais John avait pris l’habitude d’être considéré comme un baromètre. Une figure de proue. Il avait sans doute gaspillé son temps en venant ici.

Il se demanda s’il pouvait en récupérer une partie dans la soirée. Et, alors qu’ils se dirigeaient vers la suite qu’on lui avait réservée, il demanda :

— Est-ce que vous avez entendu parler du Coyote ?

— L’animal ?

John sourit et abandonna. Il s’étendit sur son lit et regarda Mangalavid tout en réfléchissant. Puis il se brossa les dents, observa son image dans le miroir et plissa le front. Il agita sa brosse à dents et parodia avec mauvaise foi l’accent léger d’Helmut :

— Drès bien, z’est leur bizness ! Kôm d’habitute !

Le lendemain matin, il disposait de quelques heures libres avant leur prochaine rencontre, et il passa son temps avec Pauline, révisant ce qu’on pouvait connaître des agissements d’Helmut Bronski durant les six derniers mois. Est-ce que Pauline pouvait se glisser dans la valise diplomatique de l’AMONU ? Helmut s’était-il rendu à Senzeni Na ou sur l’un des autres lieux de sabotage ? Pendant que Pauline explorait ses algorithmes, il prit une omegendorphe pour en finir avec sa gueule de bois et se mit à réfléchir sur ce qui l’incitait à explorer le dossier Helmut Bronski. Depuis ces dernières années, l’AMONU était l’autorité ultime sur Mars, du moins si l’on prenait à la lettre les lois édictées. En pratique, ce que la nuit passée lui avait révélé clairement, elle était aussi désarmée que l’ONU face aux armées nationales et à la monnaie transnationale. Si elle allait à l’encontre de leur volonté, elle ne servait à rien : elle n’était plus qu’un outil. Donc, que voulaient vraiment les gouvernements et les conseils d’administration des diverses transnationales ? Si les sabotages se multipliaient, est-ce que ça ne leur donnerait pas un motif pour importer leur propre sécurité ? Et accroître leur contrôle ?

Il émit un grognement de dégoût. Apparemment, le seul résultat qu’il eût obtenu jusque-là, c’est que la liste des suspects avait triplé.

— Excuse-moi, John, fit la voix de Pauline.

Et l’information se déversa sur l’écran. La valise diplomatique était cryptée avec les nouveaux codes. Impossible d’y entrer. Par contre, les déplacements d’Helmut étaient faciles à retracer. Il s’était rendu sur Mythagore, la station-miroir qui avait été mise sur orbite dix semaines auparavant. Puis il était allé à Senzeni Na deux semaines avant la visite de John. Mais pourtant, personne, à Senzeni Na, n’avait fait allusion à son passage.

Plus récemment, il était revenu du complexe minier installé sur le site de Bradbury Point[26].

Deux jours plus tard, John partit pour Bradbury Point.

Bradbury Point était situé à huit cents kilomètres au nord de Burroughs, sur le prolongement le plus oriental de Nilosyrtis Mensae. La mensae était constituée de séries de longues mesas qui ressemblaient à des îles importées des Highlands du sud, posées dans les plaines basses du nord. Les îles-mesas de Nilosyrtis s’étaient récemment révélées comme très riches en minerais, avec des dépôts de cuivre, d’argent, de zinc, d’or, de platine. On avait découvert des gisements tout aussi concentrés sur plusieurs sites de ce qu’on avait appelé le Grand Escarpement, à la limite des Highlands du sud, là où elles retombaient sur les Lowlands du nord. Certains aréologues n’avaient pas hésité à coller l’étiquette de province métallogénique sur toute la région. Un autre élément bizarre à verser au grand dossier mystérieux nord-sud, et qui appelait toute leur attention. Des travaux de creusement couplés à des études poussées sur le terrain étaient dirigés par des scientifiques au service de l’AMONU. John découvrit en explorant les dossiers professionnels des nouveaux arrivants que les transnationales essayaient toutes de trouver des indices de nouveaux filons. Mais, sur la Terre elle-même, on n’avait jamais vraiment compris la géologie de la formation des minéraux, ce qui expliquait que la prospection avait encore toutes ses chances. Sur Mars, c’était encore plus mystérieux. Les découvertes majeures du Grand Escarpement avaient été largement accidentelles, et ce n’était que depuis une date récente que la région était une cible pour la prospection.

La découverte du complexe de Bradbury Point avait encore accéléré la course : il s’annonçait comme le plus important des complexes terriens, probablement l’égal du complexe Bushveldt d’Azanie. D’où une ruée vers l’or de Nilosyrtis. Qu’Helmut Bronski avait visité.

Nylosyrtis s’était révélée petite et utilitaire, un simple commencement : une centrale Rickover, quelques raffineries, à proximité d’une mesa qui avait été forée pour y installer un habitat. Les mines étaient dispersées dans les Lowlands, entre les mesas. Boone roula jusqu’à l’habitat, franchit un sas et retrouva un comité d’accueil qui l’accompagna jusqu’à une salle de conférences cernée de baies.

On lui apprit que Bradbury comptait trois cents habitants, tous employés de l’AMONU et formés par la transnationale Shellalco. Ils firent rapidement le tour des lieux, et il découvrit que les ex-Afrikanders côtoyaient les Australiens et les Américains. Les hommes représentaient les trois quarts de la population. Ils étaient pâles et impeccables et ressemblaient plus à des techniciens de labo qu’aux trolls noirs que John avait imaginés quand on lui avait parlé de mineurs. Ils étaient tous visiblement heureux de lui serrer la main. La plupart étaient sous contrat de deux ans et ils comptaient les jours. Ils travaillaient par téléopération et parurent choqués lorsque John leur demanda de descendre dans un puits.

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26

Ainsi nommé en hommage à l’auteur des Chroniques martiennes. (N.d.T.)