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— Mais ça n’est qu’un trou, vous savez, dit l’un d’eux.

John les regarda en toute innocence et, après une brève hésitation, ils rassemblèrent une équipe pour l’accompagner.

Il leur fallut deux heures pour revêtir leurs marcheurs avant de franchir un sas. Un patrouilleur les emmena jusqu’au bord d’un puits, puis descendit une rampe, à l’intérieur d’un trou ovale de deux kilomètres de long. Ils descendirent et suivirent John, entre les bulldozers robots, les camions et les déblayeurs. Les hommes avaient une expression tendue, et John se dit qu’ils semblaient guetter un monstre des profondeurs. Il était surpris par cette attitude craintive, et il prit conscience que Mars pouvait avoir des allures de bagne, une combinaison infernale de la Sibérie, du désert d’Arabie Saoudite, du pôle Sud en hiver et de Novy Mir.

Ou alors, ils pensaient tout simplement qu’il était un hôte dangereux. Il trouva la clé. Ils avaient sans doute tous entendu parler de l’incident du camion. Mais oui. Ou bien y avait-il un autre élément ? Est-ce qu’ils craignaient quelque chose qu’il ignorait ?

Mais ils revinrent sans problème. Et, ce même soir, il eut droit au banquet et à la soirée en son honneur. Une soirée où l’on buvait sec, ou l’on consommait aussi beaucoup d’omegendorphe en bavardant et en riant bruyamment. Les jeunes ingénieurs endurcis étaient apparemment ravis de découvrir que John Boone était un bon vivant. C’était une réaction qu’il rencontrait fréquemment chez les nouveaux venus, surtout les plus jeunes. Il parlait à tout le monde, glissait ses questions sans éveiller la méfiance, et il passa un bon moment. Ils n’avaient pas entendu parler du Coyote, ce qui était intéressant, vu qu’ils connaissaient le Géant et la colonie cachée[27]. Apparemment, le Coyote n’appartenait pas à cette catégorie de légendes. Il avait une existence, et elle n’était connue, semblait-il, que des cent premiers.

Les mineurs, néanmoins, avaient reçu une visite inattendue : une caravane arabe qui traversait les confins de Vastitas Borealis. Les Arabes leur avaient rapporté qu’ils avaient vu certains des colons perdus, comme ils les appelaient.

— Intéressant, commenta John.

Il lui semblait pourtant improbable qu’Hiroko et les siens tiennent à se montrer. Mais qui pouvait savoir ? Il ferait sans doute bien de vérifier cette information. Après tout, il n’avait pas grand-chose de plus à faire à Bradbury. Il constatait qu’on ne pouvait guère enquêter avant que le crime ne se produise. Il passa encore deux jours à visiter les mines, ce qui confirma le choc qu’il avait éprouvé devant l’ampleur des opérations et l’efficacité des engins robots.

— Mais qu’est-ce que vous allez faire de tout ce métal ? demanda-t-il alors qu’ils visitaient une vaste mine à ciel ouvert, à vingt-cinq kilomètres à l’ouest. Ça coûterait plus cher que sa valeur de l’expédier jusqu’à la Terre, non ?

Le chef des opérations, un homme brun au visage buriné, lui répondit en souriant :

— On va garder tout ça jusqu’à ce que les cours augmentent. Ou jusqu’à ce qu’ils construisent ce fameux ascenseur spatial.

— Vous y croyez ?

— Mais oui, on a tout ce qu’il faut sous la main ! De la trichite de graphite renforcée de spirales de diamant. Sur Terre, on y arriverait presque. Ici, ce serait facile.

John secoua la tête.

Le lendemain, il donna des consignes de sécurité diaboliques au chef des opérations, qu’il devrait appliquer durant deux mois. Puis il repartit sur les traces de la caravane arabe, vers le nord-est.

5

Frank Chalmers se trouvait avec la caravane. Mais il n’avait pas entendu parler d’une quelconque rencontre avec les gens d’Hiroko, et aucun des Arabes ne lui avoua avoir raconté quoi que ce fût à Bradbury Point. Donc, c’était une fausse piste. Ou alors, Frank aidait les Arabes à l’effacer. Mais comment John pourrait-il savoir la vérité ? Les Arabes n’avaient débarqué que récemment sur Mars, mais ils étaient d’ores et déjà les alliés de Frank, ça ne faisait aucun doute. Il vivait avec eux, il parlait leur langue et, naturellement, il était devenu le médiateur entre eux et John. Il n’avait donc aucune chance d’enquêter indépendamment. Il pouvait toujours demander à Pauline de chercher dans ses données, mais elle n’avait pas besoin de la caravane pour ça.

Néanmoins, John voyagea en leur compagnie durant quelque temps dans la grande mer de dunes. Ils prospectaient et faisaient un peu d’aréologie. Frank ne demeurerait que peu de temps avec la caravane : il était seulement venu voir un ami égyptien. Il avait trop de travail pour s’attarder. Son poste au secrétariat d’État américain l’avait transformé en globe-trotter, tout comme John, et ils se croisaient fréquemment. Frank avait réussi à se maintenir à travers trois administrations différentes, et même s’il n’était que secrétaire de cabinet, c’était une performance remarquable, sans même considérer les millions de kilomètres qui le séparaient de Washington. Depuis quelque temps, il supervisait les investissements des transnationales américaines, et cette nouvelle responsabilité le gonflait de pouvoir et d’une soif de travail quasi maniaque. John voyait en lui une espèce de Sax des affaires, toujours en mouvement, gesticulant à chaque mot comme s’il était le chef d’orchestre de ses discours. D’année en année, il était passé en surpropulsion chambre de commerce.

— Il faut que nous revendiquions la propriété du Grand Escarpement avant que les trans et les Allemands raflent tout ! Et ça représente un sacré boulot !

C’était son refrain préféré. Il le répétait souvent en montrant le petit globe qu’il gardait constamment sur lui.

— Regarde tes moholes. J’en ai visité plusieurs la semaine dernière. Un près du pôle Nord, trois dans le secteur du soixantième parallèle, au sud et au nord, quatre sur l’équateur, et quatre autres à la lisière du pôle Sud, tous bien placés à l’ouest des dorsales volcaniques pour récupérer les extrusions. C’est très beau. (Il fit tourner le globe et les points bleus qui correspondaient aux moholes furent une seconde reliés par de fines lignes bleues.) Ça fait plaisir de voir que tu fais enfin quelque chose d’utile.

— Enfin.

— Regarde, ça c’est la nouvelle fabrique d’habitats d’Hellas. On y sort des unités provisoires à une cadence qui permettra d’abriter 3 000 immigrants par Ls = 90. Si l’on compte avec la nouvelle flotte de navettes, ce sera à peine suffisant. (Voyant l’expression de John, il ajouta :) Dans le fond, tout ça c’est de la chaleur, John. C’est plus utile au terraforming que l’argent et le travail. Tu ferais bien d’y réfléchir.

— Est-ce que tu t’es jamais demandé ce que cela allait donner à terme ?

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Je parle de ce déluge de gens et de matériel, alors que les choses sont en plein effondrement sur la Terre.

— Les choses ont toujours été comme ça sur Terre. Tu ferais bien de te faire une raison.

— D’accord, mais ici, qui va posséder quoi ? Qui va gagner quoi ?

Frank, devant la naïveté de John, fit la grimace. Et John y lut tout le dégoût, mais aussi l’amusement et l’agacement de Frank. Au fond, cela lui plut. Il connaissait son vieil ami mieux qu’aucun membre de sa famille, et ce visage basané, ces yeux pâles étaient l’image d’un frère, une sorte de jumeau. D’un autre côté, la condescendance de Frank l’irritait.

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27

L’une des sondes Mariner aurait pris un cliché qui rappellerait la sculpture au sol de la face d’un gigantesque anthropoïde. Après des échos dans la presse, l’information fut classée avec les «canaux martiens» de Schiaparelli et ne serait que l’effet de la lumière rasante du soleil sur un cratère. (N.d.T.)