— Bon, on va aller jeter un coup d’œil.
Ils franchirent le sas et se précipitèrent vers les fenêtres qui donnaient sur le puits. La structure de forage, fracassée, avait basculé sur le côté dans un amas de boules de glace.
— Oui ! C’est couvert ! cria Mary.
Ils applaudirent tous. Certains coururent vers le puits afin de vérifier qu’il n’y avait rien de plus à faire pour la sécurité.
— Beau travail ! dit John à Mary.
— Depuis le premier accident, j’ai lu pas mal de documentation sur les manières d’étouffer les puits, fit-elle, le souffle encore court. Tout était prêt. Mais nous n’avons jamais eu la chance… d’essayer… Bien sûr… Alors… on ne pouvait pas être certains…
— Est-ce que tu as des enregistreurs sur tes sas ?
— Évidemment.
— Parfait.
John connecta Pauline au système de la station, posa les questions nécessaires et scanna les réponses au fur et à mesure. Cette nuit-là, personne n’avait utilisé les sas après le coucher. Il appela le satellite météo, puis cliqua sur les codes de radar et d’infrarouge, que Sax lui avait donnés pour explorer les alentours de Bakhuysen. Aucun signe de présence de machine alentour en dehors de quelques éoliennes de réchauffement. Les transpondeurs lui apprirent que personne n’avait circulé sur l’une des routes depuis son arrivée, la veille.
John se sentait sans force, sans ressort. Il ne voyait pas quels autres contrôles il pourrait faire. Apparemment personne, cette nuit-là, n’était sorti pour saboter le puits. L’explosion avait pu être programmée depuis des jours, quoiqu’il fût difficile de dissimuler le dispositif alors que les puits fonctionnaient régulièrement. Il se leva lentement et alla retrouver Mary. Par son intermédiaire, il put parler à ceux qui avaient fait partie des équipes du puits, la veille. Ils n’avaient rien remarqué de particulier jusqu’à huit heures le soir. Mais, ensuite, ils étaient tous venus à la soirée donnée en son honneur et personne n’avait franchi les sas. Les chances d’irruption étaient vraiment trop minces.
Il regagna son lit et réfléchit encore.
— Oh, Pauline, à propos… vérifie les enregistrements de Sax et donne-moi la liste des expéditions hydroscopiques pour l’année dernière.
Et il reprit son voyage en aveugle droit sur Hellas. Il rencontra Nadia, qui supervisait la construction d’un dôme de type nouveau sur le cratère Rabe. C’était le dôme le plus vaste jamais construit. Nadia avait tiré profit de l’accroissement de densité de l’atmosphère et de l’allégement des matériaux. La gravité, ainsi, était équilibrée par la pression, et le dôme pressurisé était effectivement en apesanteur. La structure était constituée de poutres d’aréogel, la dernière trouvaille des alchimistes : l’aréogel était si léger et si solide que Nadia plongea dans l’extase en décrivant ses utilisations potentielles. Les dômes de cratère étaient relégués dans le passé, selon elle. Il serait désormais tellement plus facile d’ériger des piliers d’aréogel autour d’une ville en évitant les rochers. La population se retrouverait à l’intérieur d’une tente parfaitement vaste et claire.
La grande tempête durait déjà depuis quatre mois – c’était la plus longue jamais enregistrée, et elle ne semblait pas devoir finir. Les températures avaient chuté, les gens se nourrissaient de conserves ou d’aliments lyophilisés, parfois d’une salade ou de légumes poussés en lumière artificielle. La poussière était partout. John la sentait sur son palais, et il avait les yeux secs.
Les maux de tête étaient devenus le lot commun, de même que les troubles des sinus, de la gorge, des bronches. On avait enregistré des cas d’asthme et d’inflammation pulmonaire, ainsi que quelques incidents dus au gel. Les ordinateurs devenaient dangereusement vulnérables : défaillances de circuits, névroses de l’intelligence artificielle, retards des temps de réponse. À midi, à l’intérieur de Rabe, on avait l’impression de se trouver pris dans une brique, remarqua Nadia, et les crépuscules étaient comme des feux de cheminée.
John changea de sujet.
— Qu’est-ce que tu penses de cet ascenseur spatial ?
— Il est très grand.
— Nadia, je te parle de son effet. De son effet.
— Qui peut le dire ? Personne… Et toi ?…
— Ça va constituer un goulot d’étranglement stratégique, comme celui dont parlait Phyllis quand nous discutions de la construction de la station de Phobos. Elle aura construit son propre goulot. Et ça représente un sacré pouvoir.
— C’est ce que prétend Arkady, mais pourquoi ne pas le considérer comme une ressource commune, un détail naturel ?
— Tu es une optimiste.
— C’est ce que me dit Arkady. (Elle haussa les épaules.) J’essaie seulement de raisonner.
— Moi aussi.
— Je sais. Quelquefois, je me dis que nous ne sommes que deux.
— Et Arkady ?
Elle rit.
— Mais vous formez un couple !
— Oui, oui. Comme toi et Maya.
— Touché[30] !
Nadia eut un bref sourire.
— J’essaie d’amener Arkady à réfléchir à certaines choses. C’est tout ce que je peux faire. Je vais à Acheron ce mois-ci, pour le traitement. Maya dit que c’est une chose qu’il faut faire ensemble.
— Je la soutiens, fit John en souriant.
— Et le traitement ?
— A-t-on le choix devant ce genre d’alternative ?
Elle eut un rire étouffé. À cet instant, le sol gronda sous leurs bottes. Ils se figèrent tous deux et tournèrent la tête, épiant les ombres. Une masse noire pareille à une colline mouvante surgit sur leur droite.
Ils se précipitèrent sur le côté en trébuchant et en sautant au milieu des débris et des blocs de rochers. John se demandait si c’était une nouvelle attaque. Nadia lançait des ordres sur la fréquence générale, en insultant les téléopérateurs qui étaient incapables de les repérer en infrarouges.
— Regardez vos écrans, bande de salauds !
Le sol cessa de trembler. Le léviathan obscur s’était arrêté. Ils s’en approchèrent prudemment. Un camion de décharge brobdingnagien à chenilles[31]. Construit sur Mars par Utopia Planitia Machines. Un robot conçu par des robots et haut comme un immeuble administratif.
John gardait les yeux levés, la sueur ruisselant sur son front. Son pouls se calmait. Ils s’en étaient sortis.
— Des monstres pareils, il y en a sur toute la planète, dit-il à Nadia d’un ton perplexe. Ils coupent, ils creusent, ils forent, ils grattent, ils remplissent, ils construisent. Bientôt, la plupart s’attaqueront à l’un des gros astéroïdes pour y construire une centrale énergétique qui utilisera l’astéroïde lui-même comme combustible pour le placer sur une orbite martienne. Alors, d’autres machines s’y poseront et elles transformeront ce gros rocher en un câble de 37 000 kilomètres de long ! Tu mesures ça, Nadia ?
— Oui, c’est vraiment immense.
— C’est inimaginable, à vrai dire. Ça dépasse les capacités humaines, du moins telles que nous les comprenions. La téléopération à une pareille échelle !… C’est comme un waldo spirituel[32]. Tout ce qu’on peut imaginer pourra être exécuté !
Lentement, ils firent le tour du géant noir. Ce n’était qu’un camion de décharge, rien à voir avec l’ascenseur spatial. Et pourtant, songea John, cette chose était stupéfiante.
— Notre cerveau et nos muscles se sont développés dans une structure robotique si vaste et si puissante qu’elle est maintenant difficile ou impossible à conceptualiser. C’est probablement dû en partie à ton talent, et à celui de Sax : faire jouer des muscles dont nous ignorions l’existence. Je veux dire qu’on perce des trous jusqu’à la lithosphère, que le terminateur est éclairé par un miroir, que des villes ont été construites dans les mesas, dans les flancs des falaises – et que maintenant nous allons avoir un câble qui ira plus loin que Phobos et Deimos. Il sera en orbite et touchera le sol en même temps ! C’est inimaginable !
32
Le waldo est un dispositif permettant la manipulation à distance de matériaux radioactifs. L’opérateur introduit ses bras dans des manchettes et, in vitro, des pinces et des doigts mécaniques reproduisent le plus infime de ses gestes.