— Non, ça n’est pas impossible, remarqua Nadia.
— Eh oui. Et à présent, bien sûr, nous avons la preuve de notre pouvoir sous les yeux. Il nous écrase presque ! Et voir, c’est croire. Même sans imagination, nous constatons l’effet de notre puissance. C’est peut-être pour ça que les choses deviennent tellement bizarres ces temps-ci, que tout le monde se met à parler de possession, de souveraineté, de lutte, de revendications. Les gens se querellent comme ces anciens dieux sur l’Olympe, parce que désormais nous sommes aussi puissants qu’ils l’étaient.
— Plus même, dit Nadia.
Il roulait dans Hellespontus Montes, la chaîne de montagnes qui s’incurvait autour du bassin d’Hellas. Une nuit, alors qu’il dormait, le patrouilleur quitta la route des transpondeurs. Lorsqu’il se réveilla, il vit entre deux rideaux de poussière qu’il était dans une vallée étroite, entre deux falaises basses coupées par des ravines. Il semblait qu’en restant sur le fond il retrouverait sa route. Bientôt, le fond de la vallée fut traversé de grabens[33] transversaux. Pauline devait sans cesse arrêter le patrouilleur pour définir un autre trajet algorithmique, de ravin en fossé. John finit par s’impatienter mais, quand il reprit les commandes en manuel, ce fut pire. Au royaume des aveugles, l’autopilote restait roi.
Mais, peu à peu, il revenait vers l’ouverture de la vallée. La carte montrait que la route des transpondeurs suivait une vallée plus large, juste en dessous. Aussi, ce soir-là, lorsqu’il fit halte, il était détendu. Il s’installa devant la télé tout en mangeant. Mangalavid montrait un reportage sur le lancement d’une éolie construite à Noctis Labyrinthus. L’éolie en question était un petit bâtiment avec des ouvertures qui sifflaient, couinaient ou ululaient selon l’angle et la force du vent. Pour l’inauguration, le vent quotidien des pentes de Noctis avait été grossi par les bourrasques katabastiques de la tempête[34] et la musique de l’éolie fluctuait comme quelque composition musicale, lugubre ou furieuse, tantôt dissonante, tantôt anarchique. Cela semblait l’œuvre d’un esprit, peut-être étranger au monde humain, mais certainement pas l’effet du hasard. L’éolie quasi aléatoire, dit un commentateur.
Suivirent les nouvelles de la Terre. L’existence du traitement gériatrique avait été révélée par un fonctionnaire de Genève. La nouvelle s’était répandue dans le monde. Un violent débat secouait l’assemblée générale de l’ONU à ce sujet. De nombreux délégués exigeaient que le traitement devienne un droit humain fondamental, garanti par l’ONU, financé par les nations selon un quota qui permettrait d’assurer une distribution égale dans le monde. Mais d’autres rapports affluaient de toutes parts : les chefs religieux s’élevaient contre le traitement de longévité, y compris le pape. On avait assisté à des émeutes, des centres médicaux avaient été attaqués. Tous les gouvernements étaient secoués. Les visages des commentateurs et des témoins, à la télé, étaient tendus, marqués par la colère. Ils exprimaient à tel point l’injustice, la haine, la misère que John ne put résister. Il éteignit, et sombra dans un sommeil pénible.
Il rêvait de Frank quand un son le réveilla. On tapait sur le pare-brise. Au milieu de la nuit. L’esprit vague, il ouvrit le sas, avant de se demander pourquoi il avait eu ce réflexe. Où avait-il appris ça ? Il se frotta la joue, passa sur la fréquence générale et demanda :
— Salut ? Il y a quelqu’un là-dehors ?
— Les Martiens.
C’était une voix d’homme, avec un accent anglais marqué.
— Nous voulons vous parler, reprit la voix.
Il se pencha vers le pare-brise. Dans la nuit et la tempête, il n’y avait pas grand-chose à voir. Mais il lui sembla qu’il discernait des formes dans l’obscurité, juste en dessous.
— Nous voulons seulement vous parler, reprit la voix.
S’ils avaient voulu le tuer, ils auraient pu facilement faire sauter le patrouilleur pendant son sommeil. Et puis, il persistait à croire que personne ne lui voulait de mal. Il ne voyait aucune raison possible !
Aussi, il les laissa entrer.
Ils étaient cinq. Tous des hommes. Leurs marcheurs étaient abîmés, sales, réparés avec des matériaux qui n’avaient pas été prévus pour les marcheurs. Sur leurs casques peints de toutes les couleurs, il n’y avait aucune identification. Quand ils les enlevèrent, John vit que l’un des hommes était asiatique. Très jeune, pas plus de dix-huit ans. Il s’avança et s’assit dans le siège de pilotage, se pencha pour examiner le tableau de bord. Un autre ôta son casque : un homme de petite taille, basané, le visage mince, avec de longues dreadlocks. Il s’installa sur le banc calfeutré en face du lit de John et attendit pendant que les trois autres enlevaient leurs casques. Ils s’accroupirent tous, le regard fixé sur John. Ils lui étaient tous inconnus.
L’homme aux dreadlocks dit :
— Nous voulons que vous ralentissiez le flot d’immigration.
Il reconnut la voix. C’était celui qui lui avait parlé de l’extérieur. À présent, il avait un accent caraïbe. Il s’exprimait doucement, presque dans un chuchotement, et John avait quelque difficulté à ne pas l’imiter.
— Ou que vous l’arrêtiez, ajouta le jeune Asiatique.
— Tais-toi, Kasei, lança l’homme aux dreadlocks sans cesser de fixer John. Il y a beaucoup trop de gens qui débarquent. Ce ne sont pas des Martiens, et ils se fichent de ce qui se passe ici. Ils ne viennent que pour nous envahir. Vous le savez. Nous savons que vous voulez en faire des Martiens, mais ils arrivent trop vite pour que vous puissiez faire quoi que ce soit. La seule solution, c’est de ralentir le flux…
— Ou de l’arrêter.
L’homme roula des yeux avec une grimace qui disait à John que le jeune homme était décidément trop jeune.
— Je n’ai aucun droit à… commença John, mais l’autre l’interrompit.
— Vous pouvez défendre cette cause. Vous avez le pouvoir, et vous êtes de notre côté.
— Vous êtes avec Hiroko ?
Le jeune Asiatique claqua la langue. L’homme aux dreadlocks se tut. John affrontait quatre visages. Le cinquième était tourné vers la nuit.
— C’est vous qui avez saboté les moholes ? demanda-t-il.
— Nous voulons que vous stoppiez l’immigration.
— Moi, je veux que vous arrêtiez les sabotages. Ça ne fait que nous amener d’autres gens. Des gens de la police, entre autres.
L’homme le regarda fixement.
— Qu’est-ce qui vous fait croire que nous pouvons contacter les saboteurs ?
— Trouvez-les. Tombez-leur dessus pendant la nuit.
L’autre sourit.
— Loin des yeux, loin de l’esprit.
— Pas nécessairement.
Oui, ils devaient être avec Hiroko. La loi du rasoir d’Occam[35]. Il ne pouvait exister plus d’un groupe clandestin sur Mars. Ou alors… Oui, peut-être. Ses pensées étaient floues et il se demanda s’ils n’avaient pas répandu un produit dans l’air. Oui, il avait une impression bizarre. Tout devenait irréel, il dérivait dans un rêve. Le vent secouait le patrouilleur, et il entendit soudain une bouffée de musique éolienne. Il faillit bâiller et se dit : Mais oui, j’essaie de me réveiller. Je suis dans un rêve.
35
Qui dit que la solution la plus simple prévaut quand on a rejeté l’impossible.