— Oui, c’est vrai. Mais dès que nous avons débarqué, nous avons concentré tous nos efforts à devenir autonomes, indépendants, pour les rembourser et en finir. Mais nous avons échoué, et les requins d’hypothèque sont de retour, John. Au départ, si quelqu’un nous avait demandé de produire plus d’argent, à toi ou à moi, nous n’aurions pas su quoi répondre, n’est-ce pas ?
— Exact.
— C’est une question qui n’a plus de sens. Mais repose-la maintenant. À qui vas-tu faire appel ?
— À personne.
— Moi non plus. Mais Phyllis va s’adresser à Amex, à Subarashii et à Armscor. Et Frank à Honeywell-Messerschmitt, General Electric, Bœing. Et ainsi de suite. Ils sont plus riches que nous. Et dans ce système, être plus riche c’est être encore plus puissant.
On va y réfléchir, songea John. Mais, comme il ne tenait pas à faire rire Arkady de nouveau, il ne dit rien.
— Et c’est la même chose partout sur Mars. Naturellement, il y en a qui s’en sont aperçus. Ou bien je les ai prévenus. John, c’est ça que tu dois comprendre – il existe des gens qui sont prêts à se battre pour que les choses demeurent telles qu’elles sont. Des gens qui aiment vivre comme des scientifiques primitifs, qui refuseront de se rendre sans se battre.
— Alors, les sabotages…
— Oui ! C’est peut-être vrai que certains sont le fait de ces gens-là. Je pense pour ma part que c’est antiproductif, mais ils ne sont pas d’accord. La plupart des sabotages sont accomplis par des gens qui veulent que Mars soit telle qu’elle était avant notre arrivée. Je ne suis pas de leur côté. Mais je suis avec ceux qui se battront pour que Mars ne devienne pas une zone minière des transnationales. Pour que nous ne devenions pas les esclaves heureux de la classe dirigeante enfermée dans sa forteresse de luxe. Tu n’es pas d’accord ?
— Si, bien sûr, fit John en souriant. Mais oui ! Mais je pense que nous ne sommes pas d’accord sur les méthodes à employer.
— Quel genre de méthodes proposerais-tu ?
— Eh bien… En gros, je souhaiterais que le traité soit renouvelé tel qu’il était et que nous donnions notre accord. Si tel est le cas, nous aurons ce que nous voulons, ou du moins la base nécessaire pour acquérir pleinement notre indépendance, au moins.
— Le traité ne sera pas renouvelé, dit Arkady d’un ton froid. Il faudra quelque chose de plus radical pour les arrêter, John. Une action directe – oui, ne prends pas cet air incrédule ! Il faudra nous emparer de certains biens, de certains systèmes de communication – appliquer le dispositif de lois que tu as toi-même défini, avec l’appui de tous. Mais oui, John ! Nous devrons en arriver là, parce que chacun cache ses armes. Les démonstrations de masse et l’insurrection, ce sont les seules forces qui pourront les vaincre. L’Histoire l’a prouvé.
Un million d’Arkady reflétés entouraient John, avec une expression grave qu’il n’avait jamais vue.
— J’aimerais essayer à ma manière d’abord, dit-il enfin.
Et un million d’Arkady se mirent à rire.
Ils reprirent le métro vers la surface pour aller dîner à Semenov. Tout en mangeant, ils observaient la surface de Mars qui tournait lentement, comme une géante gazeuse. Pour John, c’était une grande cellule orange, un embryon, un œuf. Des chromosomes défilaient furieusement. Une nouvelle créature attendait de naître, une création purement génétique. Et les ingénieurs, c’étaient eux, c’étaient eux qui façonnaient cette créature qui allait naître. Ils essayaient de clipper les gènes qu’ils désiraient (leurs gènes) sur les plasmides, de les insérer dans les spirales d’ADN de la planète, afin d’obtenir les expressions qu’ils voulaient donner à cette chimère. Oui, c’était exactement ça. Et John était séduit par ce qu’Arkady désirait mettre dans la cellule orange. Mais il avait aussi ses projets à lui. On verrait bien qui réussirait à créer la plus grande part du génome, à terme.
Il jeta un regard à Arkady qui, lui aussi, gardait les yeux fixés sur la planète, avec cette même expression grave qu’il avait eue dans la salle aux miroirs. Elle l’avait frappé par son intensité, se dit-il, mais comme la vision étrange d’un œil de mouche.
John retrouva la brume de rouille de la grande tempête, s’enfonça une fois encore dans de longs jours de voyage entre les rideaux de sable. Mais, désormais, des choses lui apparaissaient, qu’il avait ignorées auparavant. Tout ce qu’il avait gagné en s’entretenant avec Arkady. Il avait un autre regard. Il se dirigea vers le sud à partir de Burroughs vers le mohole de Sabishii, le Solitaire, pour rendre visite à la colonie japonaise installée là. C’étaient des anciens, l’équivalent nippon des cent premiers. Ils avaient débarqué sur Mars sept ans seulement après eux. À la différence des cent premiers, ils constituaient encore un tout très uni, et ils étaient devenus des indigènes de façon indéniable. Sabishii était restée une petite station, même après le creusement du mohole. Elle était située dans une région de blocs erratiques, à proximité du cratère Jarry-Deslonges. Dans les derniers kilomètres de la route à transpondeurs, John entrevit des blocs gravés de dessins et de portraits géants, couverts de pictogrammes élaborés, ou bien encore creusés en petits temples zen ou shinto. Ils se perdaient très vite dans les nuages, comme des hallucinations. Quand il entra dans la zone d’air limpide, sous le vent du mohole, il remarqua que les Sabishiians avaient remonté les rochers dégagés du grand puits pour en former des monticules selon un dessin particulier. Vus de l’espace, est-ce qu’ils allaient former un grand dragon ? Il atteignit enfin le garage où il fut accueilli par un groupe de Japonais aux cheveux longs, les pieds nus, certains en combinaison jaune, d’autres en tenue de sumotori. De vieux sages qui parlaient des kami[36] et dont le sens profond du on ne s’attachait plus depuis longtemps à l’empereur mais à la planète rouge.
Ils lui firent visiter leurs labos : ils travaillaient sur l’aréobotanie et les tissus d’habillement antiradiations. Ils avaient aussi fait de grands progrès dans la recherche des aquifères et dans la climatologie de la ceinture équatoriale. Tout en les écoutant, John se dit qu’ils devaient être en contact avec Hiroko. Il déploya donc ses talents habituels qui lui avaient été si souvent utiles avec les anciens de Mars. Il passa deux jours à poser des questions, à faire connaissance avec leur ville, à prouver qu’il était un homme qui connaissait le giri. Et, lentement, ils s’ouvrirent à lui, en lui faisant comprendre d’un ton serein mais net qu’ils n’appréciaient guère la croissance soudaine de Burroughs, non plus que le mohole voisin, la croissance de la population en général, ni les pressions que le gouvernement japonais exerçait sur eux pour qu’ils explorent le Grand Escarpement et tentent d’y trouver de « l’or ».
— Nous refusons, déclara Nanao Nakayama, un vieil homme au visage ridé, avec des favoris blancs et des boucles d’oreilles en turquoise, dont les longs cheveux étaient coiffés en queue de cheval.
— Non, ils ne peuvent pas nous y obliger.
— Et s’ils essaient ? insista John.
— Ils échoueront.
Son assurance paisible retint l’attention de John, et il se souvint de sa conversation avec Arkady dans la salle aux miroirs de Phobos.
Son regard sur les choses avait changé, ainsi que sa façon de poser des questions. Mais il devinait aussi l’effet d’Arkady, qui avait dû donner le mot à son réseau d’amis et de relations, afin qu’ils se fassent connaître et prennent John en charge pour lui montrer ce qu’ils faisaient vraiment. Et, entre Sabishii et Senzeni Na, John fut fréquemment approché par de petits groupes, de deux, trois ou cinq membres, qui lui disaient qu’Arkady pensait que telle ou telle chose pourrait l’intéresser… Il visita ainsi une ferme souterraine avec une station énergétique indépendante, une cache pour des outils et du matériel, un garage clandestin rempli de patrouilleurs, et de petits habitats construits dans les mesas, vides mais prêts à être habités. À chaque fois, John était sidéré, le regard étonné, bouche bée, secouant la tête en entendant les réponses à ses questions. Oui, Arkady lui avait organisé une sorte de visite guidée. Tout un mouvement s’était déployé, et dans chaque ville il était présent !