Sur le sol du tunnel, ils avaient l’impression d’être dans une forêt, sous un ciel de pierre noire entaillée de longues craquelures ébréchées. Ils suivirent le groupe de leurs hôtes jusqu’à un complexe de constructions aux murs de bois minces, avec des toitures à angle aigu relevées sur les angles. On leur présenta alors un groupe de femmes et d’hommes plus âgés, habillés de vêtements flottants et colorés, qui les invitèrent à partager leur repas.
Tout en mangeant, ils en apprirent un peu plus sur le refuge, surtout de la bouche d’Ariadne, qui s’était installée avec eux. Il avait été construit et occupé par les descendants de ceux qui avait débarqué sur Mars et qui s’étaient joints aux disparus dans les années 2050, délaissant les villes pour de petits refuges disséminés dans la région, avec le soutien des Sabishiiens. Ils avaient été profondément influencés par l’aréophanie d’Hiroko et leur société pouvait être considérée en gros comme une matriarchie. Ils avaient en fait étudié certaines sociétés matriarcales anciennes et fondé certaines de leurs coutumes sur la civilisation minoenne et les Hopis d’Amérique du Nord. C’est ainsi qu’ils adoraient une déesse qui représentait la vie sur Mars, une sorte de personnification de la viriditas d’Hiroko, à moins que ce ne fut une déification d’Hiroko elle-même. Les femmes dirigeaient la vie quotidienne, et elles transmettaient leur pouvoir aux plus jeunes de leurs filles. Ariadne appelait cela l’« ultimogéniture », un usage hérité des Hopis. Et, tout comme chez les Hopis, après le mariage, les hommes allaient vivre chez leur épouse.
— Est-ce que les hommes apprécient ? demanda Art, curieux.
Ariadne rit devant son expression.
— Ici, nous disons qu’il n’y a rien de tel que des femmes heureuses pour rendre les hommes heureux.
Et elle lui lança un regard qui était comme un lasso pour le capturer.
— Oui, ça me semble bien vu, dit Art.
— Nous partageons le travail – que ce soit le creusement des nouveaux tunnels, le jardinage, l’éducation des enfants… tout. Et chacun essaie d’être bon au-delà de sa spécialité, ce qui est une coutume que nous devons aux Cent Premiers, je pense, ainsi qu’aux Sabishiiens.
Art acquiesça.
— Et vous êtes combien, ici ?
— Environ quatre mille.
Il siffla, surpris. L’après-midi, la soirée, ils visitèrent plusieurs kilomètres de segments de tunnel, pour la plupart forestiers, avec un grand ruisseau qui courait sur le fond, s’élargissant parfois pour former de larges bassins. Ariadne les raccompagna jusqu’à la première salle, appelée Zakros. Un millier de personnes y étaient déjà rassemblées pour un dîner dans le grand parc. Nirgal et Art se perdirent dans la foule, discutant au hasard, se régalant de poisson poché, de pain et de salade. Les gens semblaient très réceptifs à l’idée d’un congrès de l’underground. Ils avaient déjà tenté une expérience similaire des années auparavant, mais sans grand succès – ils avaient la liste des refuges de la région – et l’une des femmes les plus âgées déclara d’un ton autoritaire qu’ils seraient heureux d’accueillir le meeting, vu l’espace immense dont ils disposaient.
— Mais ce serait splendide ! s’exclama Art en regardant Ariadne.
Plus tard, Nadia approuva :
— Ça nous aiderait énormément. Beaucoup vont se montrer hostiles à l’idée de ce meeting, parce qu’ils soupçonnent les Cent Premiers de vouloir récupérer l’underground. Mais s’il a lieu ici, et que les Bogdanovistes sont derrière…
Quand Jackie vint les rejoindre et qu’elle apprit la nouvelle, elle serra Art entre ses bras.
— Oh, mais alors, ça va vraiment avoir lieu ! C’est exactement ce que John Boone aurait voulu ! Comme la grande réunion d’Olympus Mons[56].
7
Ils quittèrent Dorsa Brevia pour reprendre la route du nord, sur le côté est du Bassin d’Hellas. Pendant les longues nuits, Jackie travaillait souvent sur l’IA de John Boone, Pauline, qu’elle avait étudiée et cataloguée. Elle revit les réflexions qu’elle avait sélectionnées à propos d’un État indépendant. Elles étaient désordonnées et floues, marquées par plus d’enthousiasme (et d’omegendorph) que de capacité d’analyse. Mais quelquefois, Boone se laissait porter, comme dans ses grands discours, et il devenait alors fascinant. Il avait un talent pour les libres associations qui conférait à ses idées une sorte de progression logique qu’elles n’avaient pas, en fait.
— Regardez comme il parle souvent des Suisses, commenta Jackie.
Elle avait soudain le ton de John, remarqua Nirgal. Elle travaillait sur Pauline depuis pas mal de temps et ses manières en avaient été affectées. Elle reflétait la voix de John autant que le style de Maya. À tel point que le passé semblait revenir.
— Il faut tout faire pour que les Suisses soient présents au congrès.
— Nous avons Jurgen ainsi que le groupe de Overhangs, dit Nadia.
— Mais ce ne sont pas vraiment des Suisses, non ?…
— Ça, il faudra le leur demander. Mais si tu veux des Suisses authentiques, des fonctionnaires, il y en a un certain nombre à Burroughs, et ils nous ont constamment aidés, même si nous n’avons pas eu de contacts. Nous devons être à peu près cinquante à avoir des passeports suisses. Ils jouent un rôle important dans le demi-monde.
— Tout comme Praxis, ajouta Art.
— Oui, oui. En tout cas, il va falloir que nous parlions au groupe de Overhangs. Ils ont des contacts avec les Suisses de la surface, j’en suis certaine.
Au nord-est du volcan Hadriaca Patera, ils visitèrent une cité fondée par les soufis. La structure d’origine avait été édifiée dans la falaise du canyon, dans une sorte de style Mesa Verde high-tech – un alignement étroit de constructions qui s’inséraient dans le surplomb de la falaise au point de rupture, là où elle s’inclinait vers le plancher du canyon. Des escaliers abrupts dans des tubes de circulation descendaient la pente jusqu’à un petit garage en béton autour duquel étaient dispersées des tentes blisters et des serres. Les tentes abritaient des gens qui étaient venus là pour étudier avec les soufis. Certains venaient de refuges de l’underground, d’autres des villes du Nord. Les indigènes étaient nombreux, mais on comptait aussi quelques nouveaux venus de la Terre. Ils espéraient pouvoir construire une toiture sur l’ensemble du canyon en utilisant les matériaux récemment mis au point pour le nouvel ascenseur spatial et qui pourraient sous-tendre une tente immense. Nadia fut aussitôt entraînée dans les problèmes de construction qu’un pareil projet supposait et qu’elle annonça comme aussi variés que difficiles. Très ironiquement, l’atmosphère martienne, en se densifiant, rendait de plus en plus difficiles les projets de dômes. Car les dômes ne seraient plus renforcés par les pressions internes comme jadis. Et même si la résistance en ductilité et en charge des nouvelles configurations carbonées leur convenait largement, les points d’ancrage pour les charges envisagées seraient quasiment impossibles à trouver dans la région. Mais les ingénieurs étaient confiants : les tissus plus légers des tentes et les nouvelles techniques d’ancrage seraient utilisés au maximum, et les falaises du canyon, selon eux, étaient particulièrement solides. Ils étaient à l’extrémité supérieure de Reull Vallis, une ancienne sape qui avait taillé dans une roche ancienne et très dure. Ils allaient trouver de bons points d’ancrage un peu partout.
Ils n’avaient jamais essayé de dissimuler leurs activités aux satellites. Le refuge soufi de la mesa circulaire de Margaritifer, de même que leur principale colonie du Sud, Rumi, étaient tout aussi évidents. Mais jamais personne ne les avait persécutés de quelque manière, et ils n’avaient pas été contactés par l’Autorité transitoire. L’un des leaders, un Noir nommé Dhu el-Nun, considérait que les craintes de l’underground étaient exagérées. Nadia réfuta poliment ses arguments et quand Nirgal, intrigué, lui demanda de s’expliquer plus avant, elle le toisa, imperturbable, et dit :