— Vous êtes américain, ce qui est un handicap pour nous. (Art loucha en entendant cela, mais elle ajouta :) Oui, mais l’Amérique a toujours été un melting pot. Ou le symbole du melting pot. Un pays où les gens pouvaient venir de partout et devenir des citoyens. Du moins en théorie. Il y a quelques leçons à en retenir.
Jackie intervint.
— Ce que Boone avait finalement conclu, c’est qu’il n’est pas possible d’inventer une société martienne à partir de zéro. Pour lui, il fallait que ce soit un mélange de tout ce que chacun pouvait apporter de meilleur. Ce qui constitue la différence entre les Boonéens et les Bogdanovistes.
— Oui, fit Nadia en plissant le front, mais je crois qu’ils avaient tort les uns et les autres. Je ne pense pas que nous puissions inventer cette société à partir de zéro, mais je ne crois pas non plus au mélange. Du moins pas avant longtemps. Dans l’intervalle, nous aurons affaire à un assortiment de cultures diverses qui devront coexister. Mais quant à savoir si une telle chose est possible…
Elle haussa les épaules.
Les problèmes qu’ils devraient affronter prirent corps durant leur visite au caravansérail des Bédouins. Les Bédouins exploitaient les mines dans le sud lointain, entre les cratères Dana et Lyell, Sisyphi Cavi et Dorsa Argentea. Ils se déplaçaient en installations de forage mobiles, selon la technique qui avait fait ses preuves sur le Grand Escarpement et qui était devenue traditionnelle : on exploitait les dépôts en surface avant de continuer plus loin. Le caravansérail n’était qu’une petite tente posée comme une oasis que les Bédouins n’utilisaient que pour les cas d’urgence ou lorsqu’ils voulaient se détendre un peu.
Ils présentaient un contraste absolu avec les soufis éthérés. Ces Arabes peu communicatifs et pragmatiques portaient des combinaisons modernes. Les hommes formaient la majorité. Les voyageurs partagèrent le repas d’un groupe dans le plus grand des patrouilleurs. Les femmes allaient et venaient par un tube de circulation pour faire le service. Jackie affichait une expression hostile qui la faisait ressembler tout à fait à Maya. Quand un jeune Arabe qui avait pris place auprès d’elle essaya d’engager la conversation, il se heurta à sa réticence. Nirgal dut réprimer un sourire. Il se tourna vers Nadia et le leader du groupe, un vieux Bédouin nommé Zeyk, celui que Nadia avait déjà rencontré.
— Ah, les soufis, dit-il d’un ton sincère. Personne ne s’en prend à eux car il est clair qu’ils sont inoffensifs. Comme des oiseaux.
En approchant de la fin du repas, Jackie se fit plus amicale avec le jeune Arabe, bien entendu, car il était d’une beauté surprenante, avec des grands yeux bruns aux cils immenses, un nez aquilin, des lèvres rouges et pleines, un menton marqué. Il se comportait avec une aisance et une assurance qui ne semblaient nullement affectées par la beauté de Jackie qui, après tout, était comparable à la sienne. Il s’appelait Antar et appartenait à une famille bédouine importante. Art, installé à l’autre extrémité de la table basse, semblait quelque peu choqué devant cette amitié rapide, mais Nirgal, après les années de Sabishii, avait deviné ce qui allait se passer bien avant Jackie, et, en quelque sorte, c’était un plaisir d’observer Jackie au travail. Le spectacle en valait la peine : elle était la fille orgueilleuse de la plus importante matriarchie depuis l’Atlantide, et Antar l’héritier orgueilleux de la patriarchie la plus extrémiste de Mars – il affichait une grâce et une désinvolture élégante tellement pures qu’il paraissait être le roi de la planète.
Le nouveau couple s’éclipsa après le repas. Nirgal cilla à peine et poursuivit sa conversation avec Nadia, Art, Zeyk, et l’épouse de Zeyk, Nazik, qui venait de les rejoindre. Zeyk et Nazik étaient des anciens sur Mars[57]. Ils avaient rencontré John Boone et Frank Chalmers avait été leur ami. Contrairement aux prévisions des soufis, ils se montraient très favorables à l’idée d’un congrès et convinrent que Dorsa Brevia serait le lieu idéal.
Zeyk chercha un instant ses mots en plissant les paupières.
— Ce dont nous avons besoin, c’est de l’égalité sans conformité, dit-il enfin avec sérieux.
Cette déclaration était tellement proche de ce que Nadia avait dit en route, que l’attention de Nirgal en fut exceptionnellement éveillée.
— Ce n’est pas facile à établir, mais il est clair que nous devons essayer, et éviter de nous battre. Je vais faire passer le mot dans toute la communauté arabe. Du moins chez les Bédouins. Je dois vous dire que certains Arabes du Nord sont très compromis avec les transnationales, plus particulièrement avec Amexx. Tous les pays arabes d’Afrique tombent sous la coupe d’Amexx, l’un après l’autre. Quelle étrange union. Mais l’argent… (Il se frotta les doigts.) Vous savez comme c’est… Mais nous contacterons nos amis. Et les soufis nous aideront. Ils deviennent les mollahs, ici, et ça ne plaît pas aux mollahs. Mais moi, j’apprécie.
D’autres choses le préoccupaient.
— Armscor s’est emparé du Groupe de la mer Noire, et c’est une combinaison particulièrement néfaste – les gens du leadership sont des Afrikaners, et la sécurité est assurée par les États membres, pour la plupart des États policiers : l’Ukraine, la Géorgie, la Moldavie, l’Azerbaïdjan, l’Arménie, la Bulgarie, la Turquie, la Roumanie… (Il les comptait sur ses doigts, en plissant le nez.) Réfléchissez un peu à l’histoire de tous ces pays ! Ils ont construit des bases sur tout le Grand Escarpement. En fait, ils forment une ceinture autour de Mars. Et ils ont des rapports très étroits avec l’Autorité transitoire. (Il secoua la tête.) Ils peuvent nous écraser.
Nadia opina, et Art, l’air surpris, lança une volée de questions à Zeyk.
— Mais vous ne vous cachez pas, remarqua-t-il à un certain moment.
— Nous disposons de refuges si nous le désirons. Et nous sommes prêts à nous battre.
— Pensez-vous que vous en arriverez là ?
— J’en suis persuadé.
Bien plus tard, après de nombreuses tasses de café épais, Zeyk, Nazik et Nadia engagèrent la conversation sur Frank Chalmers, avec des sourires tendres. Nirgal et Art les écoutaient, mais il leur était difficile de se faire une idée de cet homme, disparu bien longtemps avant la naissance de Nirgal. À dire vrai, ils étaient plutôt troublés de mesurer l’âge des issei, qui avaient connu un personnage qui, pour eux, n’existait qu’en vidéo. Finalement, Art parvint à balbutier :
— Comment… Comment était-il vraiment ?
Les trois autres réfléchirent.
Puis, lentement, Zeyk répondit :
— C’était un homme perpétuellement en colère. Il écoutait les Arabes, pourtant, et il nous respectait. Il a vécu un temps parmi nous et a appris notre langue, et bien peu d’Américains l’ont fait. Et nous l’aimions. Il n’était pas facile à comprendre. Toujours en colère. J’ignore pourquoi. Je suppose que cela s’expliquait par les années qu’il avait passées sur Terre. Il n’en parlait jamais. En fait, il ne parlait jamais vraiment de lui. Mais il avait en lui comme un gyroscope, un pulsar. Et son humeur était souvent sombre. Très sombre. Nous l’envoyions faire des reconnaissances, pour qu’il se calme. Ça ne marchait pas toujours très bien. Il lui arrivait de nous agresser de temps à autre, même s’il était notre invité. (Zeyk sourit à ce souvenir.) Une fois, il nous a traités d’esclavagistes, comme ça, en face, à l’heure du café.