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En fait, la plupart des résidents du hangar s’étaient repliés dans le dôme. Ils s’étaient tous dirigés vers le tunnel de secours et, dès qu’ils avaient passé le point d’explosion, Hiroko leur avait donné l’ordre d’utiliser la défense suisse et de détruire le dôme. Kasei et Dao lui avaient immédiatement obéi et ils avaient fait sauter le dôme avec tous les hommes qui se trouvaient à l’intérieur, les ensevelissant sous des millions de tonnes de glace sèche. Les chiffres des taux de radiation semblaient indiquer que le Rickover n’avait pas fusionné, bien qu’il ait probablement été écrasé avec le reste. Coyote avait disparu dans un tunnel latéral en compagnie de Peter, par une issue d’urgence connue de lui seul, et Hiroko ignorait où ils pouvaient être.

— Mais je crois que ces avions spatiaux ont eu des problèmes, affirma-t-elle à Nirgal.

Gamète avait donc été détruite, et la coquille de Zygote aussi. Dans l’avenir, la calotte polaire finirait par se sublimer sous la nouvelle atmosphère et révélerait leurs débris aplatis, songea Nirgal. Mais, pour l’heure, leur cité était enterrée, perdue.

Et eux, ils étaient là. Ils n’avaient sauvé que quelques IA et les walkers qu’ils portaient. Ils étaient désormais en guerre avec l’Autorité transitoire (probablement), et une partie des forces qui leur avaient donné l’assaut était toujours dans les parages.

— Mais c’était qui ? demanda Nirgal.

Hiroko secoua la tête.

— Nous ne le savons pas. Pour Coyote, c’était l’Autorité transitoire. Mais il existe des tas d’unités dans les forces de sécurité de l’Autorité transitoire, et il faut que nous sachions avec certitude si nous avons affaire à une nouvelle politique de l’Autorité transitoire ou s’il s’agit d’un coup de folie d’une de leurs unités.

— Mais qu’allons-nous faire ? demanda Art.

Personne ne lui répondit immédiatement.

Hiroko se décida enfin.

— Il va falloir que nous demandions l’asile. Et je crois que c’est Dorsa Brevia qui a le plus d’espace disponible.

— Et le congrès ? dit Art.

— Je pense qu’il est plus que jamais nécessaire, fit Hiroko.

Maya plissait le front.

— Il serait dangereux de nous rassembler. Vous en avez parlé à beaucoup de gens.

— Il le fallait, contra Hiroko. C’est justement là notre but. (Elle regarda autour d’elle, et Maya elle-même n’osa pas la contredire.) Maintenant, c’est un risque que nous devons prendre.

SEPTIÈME PARTIE

Que faut-il faire ?

1

Les quelques grands immeubles de Sabishii avaient des façades de pierre polie qui avaient été choisies pour leurs tons inhabituels sur Mars : albâtre, jade, malachite, jaspe jaune, turquoise, onyx, lapis-lazuli. Les bâtiments moins hauts étaient en bois. Après des nuits de voyage, c’était un plaisir pour les visiteurs de déambuler au soleil dans les rues, sous les platanes et les érables rouges, de traverser des jardins de pierre pour rejoindre de vastes boulevards herbus, de suivre les canaux bordés de cyprès qui débouchaient parfois sur de grands étangs couverts de nénuphars avec des ponts en arche. Ici, on se trouvait presque sur l’équateur et l’hiver ne signifiait plus rien. Même à l’aphélie, les hibiscus et les rhododendrons fleurissaient, et les pins et les bambous s’inclinaient sous la brise douce.

Les anciens Japonais accueillirent leurs visiteurs comme de vieux et respectables amis. Les issei se vêtaient de combinaisons couleur cuivre, ils allaient pieds nus et se coiffaient en longues queues de cheval. Ils portaient tous des boucles d’oreilles et des colliers. L’un d’eux, chauve, avec une barbe blanche abondante et le visage vidé, les accompagna pour une promenade, afin qu’ils se détendent les jambes après tous les kilomètres de traversée. Il se nommait Kenji, et il avait été le premier Japonais à poser le pied sur Mars, quoique nul ne s’en souvînt.

Ils s’arrêtèrent sur le mur de la ville pour contempler les énormes blocs de rochers sculptés de formes fantastiques, en équilibre sur les crêtes des collines.

— Êtes-vous déjà allé dans Medusa Fossae ?

Kenji se contenta de sourire en secouant la tête. Les pierres kami[58] étaient comme autant de ruches, creusées de salles et d’entrepôts, leur expliqua-t-il, et, avec le labyrinthe du mohole, elles pouvaient désormais abriter beaucoup de monde, jusqu’à vingt mille personnes sur une année. Les visiteurs hochèrent la tête. Il leur semblait possible que cela devienne nécessaire.

Kenji les ramena vers la vieille cité, là où des chambres avaient été mises à leur disposition, dans le refuge originel. Les pièces, ici, étaient plus petites et plus rares que dans les complexes d’appartements destinés aux étudiants que l’on trouvait dans le nouveau centre, avec une sorte de patine qui faisait plus penser à des nids qu’à des chambres. Les issei dormaient dans certaines d’entre elles.

En parcourant ces pièces, les visiteurs n’échangèrent pas un seul regard. Le contraste entre leur histoire et celle des Sabishiiens était trop tranché. Ils examinaient le mobilier, tout à la fois troublés, déconcertés, réservés. Après le dîner, quand ils eurent ingurgité pas mal de saké, quelqu’un remarqua :

— Si seulement nous avions fait quelque chose de ce genre.

Nanao jouait de la flûte en bambou.

— Pour nous, c’était plus facile, dit Kenji. Nous sommes tous japonais. Nous avions un modèle.

— Mais ça ne ressemble guère au Japon que j’ai connu.

— Non. Mais ce n’est pas non plus le vrai Japon.

Ils prirent leurs tasses et quelques bouteilles, et escaladèrent les marches qui accédaient à un pavillon, au sommet d’une tour en bois proche de leur résidence. D’en haut, ils avaient vue sur les toits et les cimes des arbres de la ville et sur les gros rochers qui se détachaient sur le seuil du ciel noir. C’était l’heure du crépuscule : une bordure de lavande s’attardait à l’occident, mais le ciel était d’un bleu profond criblé d’étoiles. Une chaîne de lampions brillait au milieu des érables.

— Nous sommes les vrais Japonais. Ce que vous pouvez voir de nos jours à Tokyo appartient aux transnationales. Il y a un autre Japon. Nous ne pourrons jamais le retrouver, bien sûr. De toute façon, c’était une société féodale, avec des caractéristiques que nous ne pourrions pas accepter. Mais ce que nous accomplissons ici a ses racines dans cette culture d’origine. Nous essayons de trouver une nouvelle approche, de redécouvrir l’ancienne culture, ou de la réinventer, pour ce lieu nouveau.

— Kasei Nippon.

— Oui, mais pas seulement pour Mars ! Pour le Japon tout aussi bien. C’est comme si nous créions un modèle pour eux, vous comprenez ? Un exemple de ce qu’ils pourraient devenir.

Et ils continuèrent ainsi en buvant du vin de riz sous les étoiles. Nanao jouait toujours de la flûte et, quelque part dans le fond du parc, sous les lampions de papier, un rire s’éleva. Et les visiteurs, serrés les uns contre les autres, pensaient, rêvaient et buvaient à la nuit. Un moment, ils évoquèrent les refuges et tout ce qu’ils avaient en commun tout en étant différents. Ils étaient saouls.

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58

Les pierres divines. (N.d.T.)