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— Ce congrès, c’est une bonne idée. (Les visiteurs hochèrent la tête, diversement convaincus.) C’est exactement ce dont nous avons besoin. Je veux dire que nous avons toujours été ensemble pour célébrer le festival de John depuis bien des années, n’est-ce pas ? Et c’était une bonne chose. Très agréable. Très importante. Nous en avions besoin, pour notre propre bien. Mais désormais, les choses changent rapidement. Nous ne pouvons plus prétendre former une cabale. Il faut que nous traitions avec tous.

Ils discutèrent un instant des détails : des participants au congrès, des mesures de sécurité, des solutions aux problèmes posés.

— Qui a attaqué l’œuf… l’œuf ?

— Une équipe de sécurité venue de Burroughs. Subarashii et Armscor ont mis sur pied ce qu’ils appellent une unité d’investigation de sabotage et ils ont eu le feu vert de l’Autorité transitoire pour leur opération. Ils vont frapper à nouveau sur le Sud, ça ne fait aucun doute. Nous avons presque trop attendu.

— Ils ont obtenu l’institution… cette information… de moi ?

— Vous devriez cesser de penser que vous êtes à ce point important.

— Ça n’a plus d’importance, désormais. C’est le retour de l’ascenseur qui a déclenché tout ça.

— Et ils en construisent un sur Terre également. Et aussi…

— Nous ferions mieux d’agir.

Et tandis que les bouteilles de saké circulaient et se vidaient, ils cessèrent de penser sérieusement pour bavarder à propos de l’année écoulée, des choses qu’ils avaient observées dans les déserts, de leurs connaissances mutuelles, et ils se racontèrent les dernières histoires drôles. Nanao revint avec un paquet de ballons qu’ils gonflèrent avant de les lancer au-dessus de la ville dans la brise de la nuit pour les voir dériver entre les arbres et les habitats anciens. Ensuite, ils respirèrent quelques bouffées de protoxyde d’azote et rirent tous ensemble. Les étoiles, à présent, étaient comme une épaisse couverture scintillante. Ils échangèrent des récits sur l’espace et la ceinture d’astéroïdes. Ils s’amusèrent à graver le bois avec leurs couteaux de poche sans arriver à rien.

— Ce congrès, dit Kenji, sera un nema-washi. Il servira à préparer le terrain.

Ils furent deux à se lever, à se balancer un instant avant de retrouver l’équilibre, pour porter enfin un toast.

— À l’année prochaine, sur Olympus.

— À l’année prochaine, sur Olympus, répondirent les autres avant de boire à leur tour.

2

On était en Ls 180, l’année 40 de Mars, quand ils commencèrent à affluer vers Dorsa Brevia, venant du sud, en avion, dans de petits véhicules. Au garage, un groupe d’experts de Sabishii, les Arabes des caravanes et les Rouges vérifiaient l’identité des arrivants. D’autres Rouges, ainsi que des Bogdanovistes, avaient pris position dans les bunkers de la dorsa, tout autour, armés en cas de problème. Les experts de Sabishii, néanmoins, considéraient que nul n’avait eu vent de la conférence à Burroughs, Hellas ou Sheffield, et quand ils firent part de leur opinion aux autres, on perçut une certaine détente : à l’évidence, ils avaient réussi à pénétrer au cœur des salles de réunion de l’ATONU et, vraisemblablement, dans l’ensemble du dispositif des transnationales de Mars. Ce qui était un autre avantage du demi-monde : il pouvait jouer sur les deux tableaux.

Lorsque Nadia arriva en compagnie d’Art et de Nirgal, on les accompagna jusqu’à leur logement de Zakros, le segment le plus méridional du tunnel. Nadia déposa son paquetage dans une petite chambre lambrissée avant d’aller errer dans le grand parc, puis d’explorer les autres segments vers le nord, où elle rencontra de vieux amis et des étrangers avec un sentiment d’espoir grandissant. C’était encourageant de voir tous ces gens qui grouillaient entre les pavillons et les parcs de verdure : ils venaient de tellement de groupes différents. En contemplant la foule qui s’agglutinait dans le parc du canal, elle ne parvint pas à retenir un rire joyeux.

Les Suisses de Overhangs arrivèrent la veille de la conférence. Certains prétendaient qu’ils avaient attendu cette date précise dans leurs patrouilleurs. Ils apportaient avec eux tout un ensemble de procédures et de protocoles pour le meeting. Tandis que Nadia et Art écoutaient une Suissesse leur exposer leurs plans, Art ne put s’empêcher de donner un coup de coude discret à Nadia en chuchotant :

— Nous avons créé un monstre[59].

— Non, non, fit Nadia.

Elle se sentait rassérénée rien qu’en posant le regard sur le grand parc central du tiers sud du segment que l’on appelait Lato. Le long châssis dans la voûte noire du tunnel laissait filtrer la lumière du matin dans la gigantesque salle cylindrique. C’était exactement l’averse de photons dont elle avait rêvé durant tout l’hiver. La clarté brune inondait les bambous, les pins et les cyprès qui se dressaient au-dessus des toits de tuile et frémissaient en ondes vertes.

— Nous avons besoin d’une structure, sinon ce sera la mêlée générale. Les Suisses, c’est la forme sans le fond, si vous voyez ce que je veux dire.

Il acquiesça. Il allait très vite pour elle, et elle avait même quelquefois du mal à le comprendre, parce qu’il était capable de franchir cinq ou six enjambées d’un bond en croyant qu’elle le suivait.

— Essayez de les envoyer boire du kava avec les anarchistes, marmonna-t-il avant de contourner les groupes serrés.

Et ce même soir, alors qu’elle traversait Gournia en compagnie de Maya en direction des cuisines en plein air du bord du canal, Nadia aperçut Art qui s’y employait : il traînait Mikhail et certains des Bogdanovistes durs vers une table de Suisses où Jurgen, Max, Sibilla et Priska bavardaient chaleureusement avec ceux qui les entouraient, passant d’une langue à l’autre comme des IA de traduction, mais sans jamais perdre leur accent helvète guttural.

— Art est un optimiste, remarqua Nadia.

— Art est un idiot, rétorqua Maya.

Cinq cents visiteurs étaient maintenant rassemblés dans l’immense refuge. Ils représentaient à peu près cinquante groupes différents. Le congrès devait débuter le lendemain matin et, pour cette dernière soirée, le ton des conversations avait monté, de Zakros à Falasarna. Le laps de temps martien fut un concert de chants et de cris, de youyous arabes et de yodels tyroliens, Waltzing Matilda répondant à La Marseillaise.

Nadia se leva très tôt. Elle découvrit qu’Art était déjà à l’œuvre dans le pavillon du parc de Zakros, disposant les sièges en rangées circulaires, dans le style bogdanoviste. Elle sentit un élancement de chagrin et de regret, comme si elle avait soudain le fantôme d’Arkady devant elle. Il aurait tellement aimé ce meeting. C’était ce qu’il avait si souvent appelé de tous ses vœux. Elle s’approcha d’Art.

— Vous êtes plutôt matinal.

— Je me suis réveillé et je n’ai pas réussi à me rendormir. (Il avait besoin de se raser.) Je suis nerveux !

Ça la fit rire.

— Art, ça va prendre des semaines, vous le savez bien.

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59

Allusion au baron Frankenstein. (N.d.T.)