— Je ne sais pas. Mais, en général, c’est ce qui s’est passé. De la violence naît la haine, et avec un choc en retour inévitable.
— Oui, intervint Nirgal, avec un regard intense qui ne différait guère de la grimace de Sax. Mais si certains attaquent les refuges et les détruisent, nous n’avons guère le choix.
— La question est de savoir qui envoie ces forces. Et qui sont ceux qui les composent. Je doute qu’ils nous en veuillent personnellement. À ce stade, ils pourraient aussi bien être avec nous que contre nous. Nous devrions nous préoccuper uniquement de leurs commandants et de ceux qui financent les opérations.
— Dé-ca-pi-ta-tion ! déclama Sax.
— Je n’aime pas ce mot. Il nous faut un terme différent.
— Une retraite obligatoire ? suggéra Maya d’un ton acide.
Dans les rires du public, Nadia lança un regard mauvais à sa vieille amie.
— Un chômage forcé, lança soudain Art, qui venait d’apparaître dans le fond de la salle.
— Un coup d’État, vous voulez dire ? fit Maya. Ce qui consisterait non pas à combattre la population de la surface mais uniquement les leaders et leurs forces de protection…
— Et peut-être leurs armées, ajouta Nirgal. Rien n’indique qu’elles aient été rappelées, ni même qu’elles soient apathiques.
— Non. Mais est-ce qu’elles se battraient sans un ordre de leurs chefs ?
— Certaines unités en seraient capables. C’est leur boulot, après tout.
— Oui, d’accord, mais elles n’ont pas d’objectif réel, dit Nadia tout en réfléchissant à toute allure. Sans qu’aucune question de nationalisme, d’ethnie ou autre soit en jeu, je ne pense pas que ces gens puissent se battre jusqu’à la mort. Ils savent qu’ils ont été appelés ici pour protéger les puissants. Il est possible qu’un certain système égalitaire se fasse jour et qu’un conflit de loyautés se manifeste.
— Les bénéfices de la retraite ! s’exclama Maya d’un ton moqueur, saluée une fois encore par les rires.
Mais Art contre-attaqua aussitôt.
— Pourquoi poser la question dans ces termes ? Si vous ne souhaitez pas concevoir la révolution comme une guerre, vous allez avoir besoin de quelque chose d’autre pour la remplacer, alors pourquoi pas l’économie ? Disons que c’est un changement dans la pratique. C’est ce que font les gens de Praxis quand ils parlent de capital humain, ou de bio-infrastructure – car ils modèlent tout en termes économiques. D’une certaine façon, c’est grotesque, mais c’est très parlant pour ceux qui considèrent l’économie comme le plus important des paradigmes. Y compris les transnationales.
— Si je comprends bien, fit Nirgal avec un rictus, nous mettons les leaders au chômage et nous accordons une augmentation aux forces de police assortie de recyclage.
— Oui, quelque chose de ce genre.
Sax secouait la tête.
— Pas les atteindre. Besoin de la force.
— Il va falloir changer les choses si nous voulons éviter un autre 61, insista Nadia. Nous devons repenser tout ça. Il existe peut-être des modèles historiques, mais pas ceux que vous avez mentionnés en tout cas. Je penserais plutôt aux révolutions de velours qui ont mis fin à l’ère soviétique, par exemple…
— Mais elles impliquaient des populations mécontentes, lança Coyote. Et elles se sont produites dans un système qui s’effondrait. Nous ne rassemblons pas les mêmes conditions. Les gens s’en sortent plutôt bien. Ils ont le sentiment d’avoir de la chance d’être ici.
— Mais Terre… des ennuis, remarqua Sax. S’effondre.
— Hum, grommela Coyote.
Il s’assit près de Sax pour poursuivre la discussion. Il était toujours frustrant de parler avec Sax, mais, grâce au travail de Michel, c’était possible. Et Nadia était toujours heureuse quand on venait bavarder avec Sax.
Autour d’eux, les débats se multipliaient. Les gens s’affrontaient à propos des théories révolutionnaires, et quand ils tentaient de revenir aux événements de 61, ils se retrouvaient confrontés à d’anciennes rancunes et au manque absolu de compréhension de ce qui s’était passé dans ces mois de cauchemar. Cela devint plus particulièrement évident quand Mikhail et certains ex-détenus de la prison de Korolyov[60] se disputèrent pour savoir qui avait assassiné les gardiens.
Sax se dressa et agita son IA au-dessus de sa tête.
— D’abord, besoin de faits ! Ensuite, la dialyse… l’analyse !
— Bonne idée, fit Art, instantanément. Si le groupe ici présent peut rédiger une histoire de la guerre afin de la diffuser dans tout le congrès, ce serait très utile. On peut garder la discussion sur la méthodologie révolutionnaire pour les réunions générales, non ?…
Sax acquiesça avant de se rasseoir. Certains quittèrent la salle, mais le public, dans l’ensemble, se calma et se rassembla autour de Sax et de Spencer. Pour la plupart, remarqua Nadia, il s’agissait de vétérans de la guerre, mais elle vit aussi dans leurs rangs Jackie, Nirgal et quelques indigènes. Nadia avait vu une partie du travail que Sax avait fait à propos de 61 à Burroughs, et elle espérait qu’avec le témoignage de certains vétérans, ils pourraient parvenir à une compréhension générale du conflit et de ses causes fondamentales – alors que près d’un demi-siècle s’était écoulé depuis, mais, ainsi que le lui fit remarquer Art quand elle lui en parla plus tard, ce n’était pas atypique. Il avait posé la main sur son épaule, il ne pensait plus apparemment à ce qu’il avait observé durant la matinée, durant cette première révélation de la nature indocile de l’underground.
— Ils ne sont guère d’accord sur quoi que ce soit, admit-il. Mais ça commence toujours ainsi.
Tard le lendemain, Nadia s’arrêta dans l’atelier où l’on débattait du terraforming. Elle se dit que c’était sans doute la question qui les divisait le plus, et la participation du public le reflétait parfaitement. La salle du parc de Lato était bondée et, avant le commencement de la réunion, le président de l’assemblée invita la foule à s’installer sur les pelouses du parc, au-dessus du canal.
Les Rouges de l’assistance insistaient sur le fait que le terraforming était une obstruction totale à leurs espérances. Si la surface de Mars devenait viable pour les humains, selon eux, elle représenterait une nouvelle Terre à investir. Si l’on tenait compte de l’ascenseur en construction sur Terre, les puits gravifiques seraient supprimés, une émigration de masse s’ensuivrait, et toute possibilité d’indépendance de Mars disparaîtrait du même coup.
Les gens en faveur du terraforming, les verts, qui ne formaient pas encore un véritable parti, avançaient comme argument principal qu’avec une surface viable il serait possible de vivre n’importe où, et qu’à partir de là l’underground existerait en surface, qu’il serait infiniment moins vulnérable aux attaques et moins facilement contrôlable, donc dans une meilleure position pour prendre le pouvoir.
On débattit des deux points de vue dans toutes les variations et combinaisons possibles. Ann Clayborne et Sax Russell étaient là, au centre de l’assemblée, et ils multipliaient les interventions à tel point que le public finit par se taire, dominé par l’autorité de ces deux anciens antagonistes, se contentant de les suivre dans leur affrontement.
Nadia observait cette lente collision sans joie, inquiète pour ses deux amis. Elle n’était pas la seule à être troublée. La plupart de ceux qui se trouvaient là avaient vu la vidéo d’Ann et de Sax enregistrée à Underhill, et leur histoire était bien connue – l’un des grands mythes des Cent Premiers, un mythe qui remontait à une époque où les choses étaient plus simples, où des personnalités distinctes pouvaient trouver des solutions nettes. Aujourd’hui, rien n’était simple. Autour de ces deux vieux adversaires qui se faisaient face à nouveau, une sorte d’électricité bizarre s’était formée dans l’air, un mélange de nostalgie, de tension et de déjà vu collectif. Et aussi un désir (mais Nadia se dit que ce n’était qu’une illusion qu’elle nourrissait) de voir ces deux-là se réconcilier enfin, pour leur propre bien et celui de tous.