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— Le vert et le blanc, marmonna Nirgal.

— Et ce système de dualité plaît aux soufis ? s’inquiéta Art.

Nadia acquiesça.

— Aujourd’hui, après que Marina a décrit les relations entre les deux niveaux, Dhu el-Nun lui a dit : « Même les Mevlana n’auraient pas aussi bien résumé tout cela. »

— C’est un bon signe, approuva Art d’un ton enjoué.

Nadia visita d’autres ateliers, moins spécifiques et donc moins fructueux en débats. L’un d’eux, qui portait sur une possible charte des droits, se révéla bizarrement désagréable. Elle comprit très vite que le sujet avait des rapports profonds avec des préoccupations culturelles. Il était évident que certains des participants pensaient tenir là une chance de favoriser leur culture aux dépens des autres.

— Je le répète depuis Boone ! s’exclama Zeyk d’un ton sec. Toute tentative de nous imposer une échelle de valeurs équivaudrait à de l’ataturkisme. Chacun doit rester libre de suivre son chemin.

— Mais ça ne peut être vrai que jusqu’à un certain degré, protesta Ariadne. Que direz-vous si l’un des groupes ici présents revendique le droit de posséder des esclaves ?

Zeyk haussa les épaules.

— Là, on dépasserait les bornes.

— Vous êtes donc d’accord pour définir une sorte de charte des droits humains ?

— C’est évident, répliqua-t-il, glacial.

Mikhail prit la parole au nom des Bogdanovistes :

— Toute hiérarchie sociale est en soi une sorte d’esclavage. Chacun devrait être égal devant la loi.

— La hiérarchie est un fait naturel, dit Zeyk. Rien ne peut s’y opposer.

— Voilà qui est parler comme un bon Arabe, dit Ariadne. Mais ici, nous ne sommes pas naturels, nous sommes des Martiens. Et quand la hiérarchie conduit à l’oppression, il faut l’abolir.

— La hiérarchie des justes.

— Ou la primauté de l’égalité et de la liberté.

— Imposée si nécessaire.

— Oui !

— Une liberté imposée, fit Zeyk, d’un air écœuré, en agitant la main.

Art poussa un chariot de bouteilles.

— Nous devrions peut-être nous concentrer sur des droits réels, proposa-t-il. Revenir sur les déclarations des droits de l’homme sur Terre pour voir si elles pourraient s’adapter à notre condition.

Nadia partit jeter un coup d’œil sur quelques autres meetings. L’usage des terres, la loi sur la propriété, sur le crime, l’héritage… Les Suisses avaient fractionné la question du gouvernement en un nombre stupéfiant de sous-catégories. Ce qui irritait les anarchistes, et plus particulièrement Mikhail.

— Est-ce que nous devons vraiment nous occuper de tout cela ? ne cessait-il de répéter. Nous devrions considérer les choses dans leur ensemble !

Nadia s’était attendue à retrouver Coyote parmi les protestataires, mais il déclara :

— Il faut discuter point par point ! Même si tu ne veux pas d’État il faut quand même le définir dans le détail. Surtout quand on considère que le minimum que les plus minimalistes réclament laisse très exactement en place le système économique et policier qui leur a conféré leurs privilèges. Pour toi, ce sont des libertaires : des anarchistes qui veulent de leurs esclaves une protection policière ! Non ! Non, même si on veut un État minimum, il faut en débattre depuis la base.

— Mais, et la loi d’héritage ? insista Mikhail.

— Bien sûr, pourquoi pas ? C’est un sujet sensible ! Je dis qu’il ne devrait pas y avoir d’héritage du tout, si l’on excepte quelques biens personnels, peut-être. Mais tout le reste devrait revenir à Mars. Car ça fait partie du cadeau, non ?…

— Tout le reste ? demanda Vlad avec un renouveau d’intérêt. Mais ça consisterait en quoi, exactement ? Personne ne possédera la moindre parcelle de terre, d’eau, d’air, de l’infrastructure, du stock génétique, de la banque d’information… qu’est-ce que nous pourrions léguer ?

Coyote haussa les épaules.

— Ta maison ? Tes économies ? Je veux dire : est-ce que nous n’aurons pas d’argent ? Et est-ce que les gens ne spéculeront pas sur leurs épargnes quand ils le pourront ?…

— Il faut venir aux séances financières, conseilla Marina à Coyote. Nous espérons étalonner la monnaie sur l’unité de péroxyde d’hydrogène et déterminer le prix des choses par leur valeur énergétique.

— Mais l’argent existera toujours, non ?…

— Oui, mais nous envisageons la réversion des intérêts des comptes d’épargne, par exemple, comme ça, si on ne réutilise pas ce qu’on a gagné, ce sera dispersé dans l’atmosphère sous forme d’azote. Tu serais surpris de voir à quel point il est difficile de maintenir un solde personnel positif dans ce système.

— Mais si on y parvient ?…

— Là, je suis d’accord avec toi – à la mort de quelqu’un, ses acquis reviendraient à Mars et seraient utilisés dans un but public.

En hésitant, Sax lui fit remarquer que c’était en contradiction avec la théorie de bioéthique selon laquelle les êtres humains, comme tous les animaux, étaient puissamment motivés pour subvenir aux besoins de leur propre descendance. Cette pulsion se retrouvait dans tout le règne naturel, dans toutes les sociétés humaines, et expliquait des comportements à la fois égoïstes et altruistes.

— Essayez de changer la base biologicielle… biologique… par un quelconque décret… Et vous irez au-devant des ennuis.

— On pourrait peut-être tolérer un héritage minimum, intervint Coyote. Suffisant pour satisfaire l’instinct animal, mais pas assez pour perpétuer une élite.

Marina et Vlad, c’était clair, trouvaient tout cela déconcertant, et ils entreprirent de taper de nouvelles formules sur les IA. Mais Mikhail, assis près de Nadia, feuilletant son programme de la journée, restait frustré.

— Ça fait vraiment partie d’un processus constitutionnel ? lança-t-il en se perdant dans sa liste. Codes de zonage, production énergétique, évacuation des déchets, systèmes de transport – gestion des épidémies, lois sur la propriété, systèmes de doléance, lois sur le crime – arbitrage – codes de santé ?

Nadia soupira.

— Je suppose que oui. Rappelle-toi tous les travaux d’Arkady sur l’architecture.

— Programmes scolaires ? Je veux dire, j’ai déjà entendu parler de micro politique, mais tout ça est ridicule !

Art, qui passait près d’eux avec un chariot de nourriture, jeta :

— Il s’agit de nanopolitique.

— Mais non ! C’est de la picopolitique ! De la femtopolitique[61] !

Nadia se leva pour aider Art à pousser le chariot vers le village où se déroulaient d’autres ateliers, juste en dessous de l’amphithéâtre. Art allait toujours d’un meeting à l’autre. Il ravitaillait tout le monde mais prenait toujours quelques minutes pour surprendre une ou deux phrases du débat en cours. Il y en avait huit à dix par jour, et il arrivait quand même à tous les visiter. Chaque soir, alors que les autres passaient leur temps à faire la fête, ou à se perdre dans de longues promenades, il continuait à rejoindre Nirgal. Ils se repassaient les enregistrements du jour en vitesse légèrement accélérée : les intervenants pépiaient comme des oiseaux. Ils s’arrêtaient quelquefois pour prendre des notes ou discuter de tel ou tel point. Parfois, quand elle se levait au milieu de la nuit pour aller à la salle de bains, Nadia passait dans le salon et les découvrait endormis, affalés dans leurs fauteuils, les lèvres entrouvertes, dans la clarté de l’écran.

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61

Le nano, placé devant une unité, la multiplie par 10-9. Le femto la multiplie par 10-15. Le pico la multiplie par 10-12. (N.d.T.)