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Et, tous les matins, Art retrouvait les Suisses et relançait les choses. Nadia tenta de suivre son rythme pendant quelques jours, mais s’aperçut très vite que les ateliers du petit déjeuner étaient plutôt risqués. Le plus souvent, les gens sirotaient leur café et grignotaient des muffins et des fruits en se regardant comme des zombies : Qui êtes-vous ? semblaient dire leurs yeux vitreux. Qu’est-ce que je fais ici ? Où sommes-nous ? Pourquoi je ne suis pas resté bien tranquillement dans mon lit ?

Mais ça pouvait être aussi bien le contraire : certains matins, les gens arrivaient fraîchement sortis de la douche, en forme, après avoir pris leur café ou leur kavajava, pleins d’idées nouvelles et bien décidés à se mettre au travail pour avancer. Et quand les autres étaient dans le même état d’esprit, les choses s’envolaient parfois. L’une des réunions sur la propriété se déroula dans cette ambiance et, pendant une heure, il leur parut qu’ils avaient surmonté tous les obstacles à la conciliation de l’individu et de la société, de l’opportunité privée et des biens communs, de l’égoïsme et de l’altruisme… Au terme de la réunion, pourtant, les notes qu’ils avaient prises semblaient aussi vagues et contradictoires que celles qui concluaient des meetings plus confus et partagés.

Art, après avoir essayé de rédiger un résumé, décida :

— C’est l’enregistrement de l’ensemble de la réunion qui devra représenter tout ça. Ce soir, je vais faire un descriptif détaillé de l’enregistrement, ou bien la transcription complète.

La majorité des meetings, cependant, n’étaient pas aussi brillants. En fait, pour la plupart, ils n’étaient que débats interminables. Un matin, Nadia tomba sur Antar, le jeune Arabe avec qui Jackie avait passé quelque temps durant leur voyage. Il était en train de dire à Vlad :

— Vous n’allez que répéter la catastrophe socialiste !

Vlad haussa les épaules.

— Ne jugez pas aussi vite cette période. Les pays socialistes ont subi l’assaut du capitalisme de l’extérieur et de la corruption de l’intérieur. Aucun système n’aurait pu survivre à cela. Nous ne devons pas jeter le bébé socialiste avec l’eau du bain stalinien, au risque de nous priver de nombreux concepts d’équité évidents. La Terre est aux mains du système qui a abattu le socialisme, et c’est clairement une hiérarchie irrationnelle et destructrice. Alors, comment l’affronter sans être écrasés ? Nous devons chercher la réponse à ce dilemme partout si nous voulons des réponses, y compris dans les systèmes que l’ordre en place a vaincus.

Art poussait un chariot vers une salle voisine, et Nadia l’accompagna.

— Bon Dieu, ce que j’aimerais que Fort soit là, marmonna Art. Je crois qu’il devrait venir. Vraiment.

Dans le meeting qui suivait, on débattait des limites de la tolérance, des choses qui ne seraient pas autorisées quel que soit le sens religieux que chacun pouvait leur donner. Et quelqu’un cria :

— Allez dire ça aux Musulmans !

Jurgen quitta la salle, l’air écœuré. Il pécha un roulé suisse dans le chariot et suivit Nadia et Art en grignotant.

— La démocratie libérale postule que la tolérance culturelle est essentielle, mais dès qu’on s’éloigne un peu de la démocratie libérale on devient très vite intolérant.

— Et comment les Suisses comptent-ils résoudre ça ? demanda Art.

— Je ne pense pas que nous puissions y arriver.

— Bon sang, si seulement Fort était là ! répéta Art. J’ai essayé de le contacter pour lui parler de tout ça, j’ai même utilisé le réseau gouvernemental suisse, mais je n’ai pas reçu de réponse.

Le congrès se poursuivit durant près d’un mois. Le manque de sommeil et sans doute aussi l’abus de kava rendaient Nirgal et Art plus ou moins groggy et hagards. Nadia décida d’intervenir. Elle les mit au lit en leur promettant de rédiger les résumés des enregistrements qu’ils n’avaient pas encore revus. Ils s’endormirent en s’agitant et en marmonnant sur les étroites couchettes de bambou et de mousse. Une nuit, Art se redressa brusquement.

— Je perds le contenu des choses, déclara-t-il à Nadia, très sérieux, dans un demi-sommeil. Je ne vois plus que des formes.

— Vous devenez suisse, alors ? Rendormez-vous.

Il se laissa aller en arrière.

— C’était dingue de croire un seul instant que vous arriveriez à construire quelque chose tous ensemble, murmura-t-il.

— Rendormez-vous.

Oui, c’était peut-être dingue, songea-t-elle tandis qu’il se remettait à ronfler. Immobile sur le seuil, elle sentit tourner les rouages de son esprit qui lui annonçaient qu’elle ne pourrait trouver le sommeil. Elle sortit dans le parc.

L’air était doux sous les verrières criblées d’étoiles. Le tunnel qui s’étirait devant elle lui rappelait les salles de l’Arès en plus grand, mais avec les mêmes astuces esthétiques : les petits pavillons, les petits bocages sombres… Un jeu de construction du monde. Mais désormais, l’enjeu était un monde véritable. Au départ, les participants au congrès avaient été sous le charme, presque éblouis devant cet énorme potentiel, et certains, comme Jackie et les autres indigènes, étaient assez jeunes et irrépressibles pour continuer de se passionner. Mais pour de nombreux autres, plus âgés, les problèmes ardus commençaient à se faire jour, comme autant d’os sous la peau d’un corps amaigri. Les survivants des Cent Premiers, les vieux Japonais de Sabishii passaient des journées entières dans les débats, observant tout, réfléchissant intensément, et leurs attitudes allaient du cynisme de Maya à l’irritation anxieuse de Marina.

Nadia aperçut Coyote, en bas dans le parc, en compagnie d’une jeune femme qui le tenait par la taille. Ils s’avançaient entre les arbres d’un pas vacillant.

Et il cria soudain dans l’immense tunnel, en déployant les bras :

— Ah, amour, puissions-nous toi et moi avec le destin conspirer – Afin de saisir en son entier cette navrante nature – Ne la briserions-nous pas en mille éclats – Pour la remodeler ensuite selon les désirs du cœur[62] !

Mais bien sûr, se dit Nadia. Avec un sourire, elle regagna sa chambre.

Il existait certaines raisons d’espérer. D’abord, Hiroko persévérait, elle participait à tous les meetings, y apportait sa contribution et donnait à tous le sentiment qu’ils avaient choisi le débat le plus important du jour. Ann aussi travaillait – bien qu’elle passât son temps à tout critiquer, se dit Nadia, plus noire que jamais – de même que Spencer, Sax, Maya, Michel, Vlad, Ursula, Marina… En fait, les Cent Premiers semblaient plus unis en cette circonstance qu’ils ne l’avaient été depuis Underhill – comme si c’était leur ultime chance de redresser le cours des choses, de réparer les dommages. De faire quelque chose pour leurs amis disparus.

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62

Extrait de la version anglaise de Edward Fitzgerald des Rubaiyyat d’Omar Khayyam. (N.d.T.)