Quelques sourcils se levèrent, mais personne ne releva la proposition. Et il n’était plus question de retenir William Fort comme prisonnier.
À présent, tous les baigneurs dérivaient comme des méduses, se laissant porter par l’eau, apaisés par la tiédeur, le vin et le kava que l’on distribuait à la ronde dans des tasses de bambou, et le sentiment d’avoir achevé ce qu’ils étaient venus accomplir. Ça n’était pas parfait, disaient-ils – certainement pas – mais c’était déjà quelque chose, surtout dans les points trois et quatre. À vrai dire, c’était un commencement, un vrai. Et ils s’en souviendraient tous.
— Mais ça, dit quelqu’un qui était assis près du bord, c’est de la religion. Et j’adore tous ces beaux corps, mais mélanger l’État et la religion, c’est dangereux…
Nadia et Maya avaient gagné les eaux plus profondes, bras dessus bras dessous, bavardant avec tous ceux qu’elles connaissaient. Un groupe de jeunes de Zygote, avec Rachel, Tiu, Frantz et Steve et tous les autres, les aperçut :
— Hé, les sorcières !
Ils se précipitèrent sur elles pour les serrer dans leurs bras et les couvrir de baisers. Ça, songea Nadia, c’est la réalité kinétique, la réalité somatique, haptique – le pouvoir du toucher, et, oh ! Son doigt fantôme pulsait de vie, ce qui ne lui était pas arrivé depuis des siècles…[63]
Les ectogènes de Zygote les suivirent, et ils rencontrèrent Art, qui se trouvait en compagnie de Nirgal et de quelques autres hommes, tous attirés par la présence magnétique de Jackie qui se tenait à côté d’Hiroko, désormais à demi verte, ses longs cheveux mouillés épars sur ses épaules. Elle riait en rejetant la tête en arrière, et la clarté du crépuscule lui conférait une espèce de puissance hyperréelle, héraldique. Art, quant à lui, était rayonnant de bonheur, et lorsque Nadia l’étreignit, il passa un bras sur son épaule. Il était désormais son ami : une réalité somatique solide.
— C’était bien joué, lui dit Maya. C’est exactement ce que John Boone aurait fait.
— Mais non, contra automatiquement Jackie.
— Je l’ai connu, insista Maya en lui décochant un regard acéré. Pas toi. Et je répète que c’est ce qu’il aurait fait.
Elles s’affrontaient : l’ancienne beauté aux cheveux blancs et la jeune beauté aux cheveux noirs – et Nadia découvrit dans cette scène quelque chose de primaire, de primitif… Elle aurait tant voulu dire aux jeunes demi-frères et demi-sœurs de Jackie, qui étaient derrière elle : « Voilà les deux vraies sorcières ! »
Mais ils le savaient déjà, certainement.
— Personne ne ressemblera jamais à John, dit-elle pour briser le sortilège. (Elle serra la taille d’Art.) Mais quand même, c’était réussi.
Kasei accourut vers eux en s’ébrouant. Jusqu’alors, il avait gardé le silence, et Nadia était quelque peu intriguée : lui dont le père était célèbre, autant que la mère, autant que sa fille… Lui dont le pouvoir grandissait parmi les Rouges et les Mars-Unistes, qui constituaient une sorte de mouvement séparatiste, à la limite, ainsi que le congrès l’avait révélé. Oui, il était vraiment difficile de savoir ce que Kasei pensait de son existence. Il lança à Jackie un regard trop complexe pour être déchiffrable – marqué d’orgueil, de jalousie, de reproche – et déclara :
— Nous aurions besoin de John Boone en ce moment.
Son père – le premier homme sur Mars –, son John adoré, qui aimait tant nager la brasse papillon à Underhill, durant des après-midi qui ressemblaient à celui-ci, à cette seule différence que ç’avait été leur lot quotidien, pendant plus d’une année…
— Et aussi Arkady et Frank, dit Nadia, dans l’espoir de désamorcer la dispute.
— Nous pouvons aisément nous passer de Frank Chalmers, coupa Kasei d’un ton amer.
— Pourquoi donc ? s’écria Maya. Ce serait vraiment une chance de l’avoir avec nous en ce moment ! Il saurait comment manipuler Fort, Praxis, les Suisses, les Rouges et tous les Verts, tous… Oui, ils nous seraient tellement utiles maintenant : Frank, Arkady et John – tous les trois.
Ses lèvres avaient pris un pli sévère et elle défia Jackie et Kasei du regard, comme si elle leur intimait l’ordre de se taire. Puis elle détourna les yeux.
— C’est bien pour ça que nous devons éviter un autre 61, conclut Nadia.
— Nous l’éviterons, l’assura Art avant de la serrer contre lui.
Elle secoua tristement la tête : les bons moments passaient tellement vite.
— Nous n’avons pas le choix. Tout cela ne dépend pas vraiment de nous. Nous verrons bien.
— Cette fois, ce sera différent, insista Kasei.
— On verra bien.
HUITIÈME PARTIE
Ingénierie sociale
1
Où êtes-vous né ?
À Denver.
Et où avez-vous été élevé ?
Rock. Boulder.
Quel genre d’enfant étiez-vous ?
Je ne sais pas.
Donnez-moi vos impressions.
Je voulais savoir pourquoi.
Vous étiez curieux ?
Très curieux.
Vous vous amusiez avec des jeux scientifiques ?
Tous.
Et vos amis ?
Je ne m’en souviens pas.
Essayez de dire n’importe quoi.
Je ne pense pas que j’aie eu beaucoup d’amis.
Etiez-vous ambidextre dans votre enfance ?
Je ne m’en souviens pas.
Pensez à vos expériences scientifiques. Vous serviez-vous de vos deux mains dans ce cas ?
Je crois que cela a souvent été nécessaire.
Vous écriviez avec votre main droite ?
Je le fais actuellement. Je… Je le faisais alors. Oui. Quand j’étais enfant.
Et vous faisiez quelque chose avec votre main gauche ? Vous vous brossiez les dents, vous vous peigniez, vous mangiez, vous montriez les choses, lanciez des ballons ?
Je faisais tout ça avec ma main droite. Est-ce que ça aurait été important si je ne l’avais pas fait ?
Eh bien, voyez-vous, dans les cas d’aphasie, les vrais droitiers se conforment tous assez bien à un certain profil. Les activités sont localisées, ou, pour mieux dire cela, coordonnées dans certains secteurs du cerveau. Quand nous déterminons précisément les problèmes que vit l’aphasique, nous arrivons à localiser plutôt bien les lésions de son cerveau. Et vice versa. Ce schéma ne se présente pas avec les gauchers et les ambidextres. On peut dire que le cerveau des gauchers et des ambidextres est organisé de façon légèrement différente.
Vous savez que la plupart des enfants ectogènes d’Hiroko sont gauchers.
Oui, je le sais. Je lui en ai parlé, mais elle prétend ne pas savoir pourquoi. Elle dit que c’est peut-être dû au fait qu’ils sont nés sur Mars.
Vous trouvez cela plausible ?
Eh bien… On comprend encore très mal les problèmes de dextralité, de toute manière, ainsi que les effets de la gravité allégée… Ça prendra des siècles, non ?…