Si suffisamment de points de données troublent la théorie elle peut se révéler fausse. Si elle était basique, il se peut que le paradigme doive changer.
Elle s’assit à la table. Il était douteux qu’elle ait pu lire ses pensées aussi finement. Mais néanmoins, c’avait été un tel plaisir que de rencontrer son regard !
Il s’installa dans le petit cockpit avec Peter et, juste après le laps de temps martien, ils roulèrent sur la piste de rocher, accélérèrent presque aussitôt et grimpèrent vers le ciel noir, dans les vibrations du grand avion spatial aérodynamique. Sax se laissa aller en arrière, écrasé dans son siège, et attendit patiemment que l’avion atteigne le haut de la grande courbe asymptotique, ralentisse en se redressant doucement, jusqu’à ce qu’il se retrouve dans la douceur de la haute stratosphère et que la transition s’opère de l’avion à la fusée, au niveau le plus ténu, à cent mille mètres d’altitude, là où les gaz du cocktail de Russell étaient annihilés jour après jour par le rayonnement UV. Le placage de l’appareil était maintenant porté au rouge. À travers le filtre du cockpit, il avait la couleur du soleil au crépuscule. Il affectait sans doute leur vision nocturne. Tout en bas, la planète était obscure. Seules les traces claires des glaciers du Bassin d’Hellas étaient visibles sous la clarté des étoiles. Ils prirent encore de l’altitude en une spirale qui allait s’élargissant. L’espace était un dôme énorme et opaque rempli d’étoiles. Le ciel de nuit de Mars. Ils montaient toujours. La fusée était à présent d’un jaune translucide, intense, hallucinatoire. La dernière création de Vishniac, conçue partiellement par Spencer. Elle était en matériaux composites intermétalliques, principalement du gamma titanium aluminium, restructuré en une tapisserie de nodoïdes et caténoïdes semblables à des yeux et des crochets, qui entraient en vibration folle avec l’élévation de la chaleur. Eh oui ! voilà ce qu’on pouvait construire ! Des avions air-espace. On sort dans sa cour et on s’envole pour Mars dans une boîte de conserve.
Sax décrivit à Peter ce qu’il comptait faire. Et Peter rit.
— Tu penses que Vishniac peut y arriver ?
— Oh oui !
— Ça va poser des problèmes de design.
— Je sais, je sais. Mais ils vont les résoudre. Ce que je veux dire, c’est qu’il n’y a pas besoin d’être un expert en fusées pour être expert en fusées.
— Absolument vrai.
Peter se mit à chantonner pour passer le temps. Sax se joignait à lui quand les paroles lui revenaient.
« Sixteen tons, and what do I get ? Another day older and deeper in debt[66]. »
Peter raconta comment il s’était échappé de l’ascenseur spatial dans sa chute. Ce qu’il avait éprouvé en dérivant dans l’espace en combinaison AEV[67]. Seul pendant deux jours.
— Je crois que j’y ai pris goût, c’est tout. Je sais que ça paraît étrange.
— Je comprends.
Les formes, là-haut, étaient tellement pures et grandes. Et leurs couleurs.
— Qu’est-ce que ça fait de recommencer à parler ?
— Il faut que je me concentre pour y arriver. Et que je réfléchisse très dur. Des choses me surprennent tout le temps. Celles que j’avais apprises et oubliées. Celles que je n’ai jamais apprises. Et aussi celles que j’avais apprises juste avant les lésions. D’ordinaire, cette période est occultée. Mais elle était tellement importante. Quand je travaillais près du glacier. Il faut que je parle de ça à ta mère. Ça n’est pas comme elle le pense. Tu vois, la terre. Et toutes ces nouvelles plantes. Le soleil jaune comme un papillon. Il ne faut pas que…
— Tu dois lui en parler.
— Elle ne m’aime pas.
— Parle-lui dès que nous serons revenus.
L’altimètre indiquait qu’ils étaient à deux cent cinquante kilomètres de la surface. L’avion escaladait le ciel vers Cassiopée.
Chaque étoile était d’une teinte différente, distincte des autres. Il en discernait au moins cinquante. En dessous, à la lisière est du disque noir qu’était la planète, le terminateur apparut, zébré d’ocre sableux et d’ombre dense. Le mince croissant de lumière lui donna soudain la perception claire du disque comme d’un grand sphéroïde. Une boule lancée entre les étoiles de la galaxie. L’énorme masse continentale d’Elysium montait sur l’horizon, parfaitement dessinée par les ombres horizontales. Les deux hommes contemplaient la planète au-delà de la longue dorsale. Hecates Tholus était à demi caché par le cône d’Elysium Mons, et Albor Tholus apparaissait plus loin sur le côté.
— La voilà ! fit Peter en pointant le doigt.
Au-dessus d’eux, à l’est, le bord oriental de la loupe aérienne était d’argent pur dans la lumière du matin. Le reste était encore dans l’ombre de la planète.
— On est assez près ? demanda Sax.
— Presque.
Sax regarda à nouveau le croissant qui s’épaississait. Tout en bas, sur le flanc obscur des highlands accidentées d’Hesperia, un nuage de fumée montait et s’enflait juste au-delà du terminateur, dans le premier éclat du soleil. Même à l’altitude à laquelle ils volaient, ils étaient encore dans ce nuage, dans la partie invisible de la colonne. La loupe elle-même glissait sur ce courant thermique, en se servant de sa poussée et de la pression du soleil pour maintenir sa position au-dessus de la zone incendiée.
À présent, la loupe entière était visible, pareille à un immense parachute argenté dépourvu de sustentes, marquée par endroits de mauve ou de bleu ciel. Cette coupe était une section de sphère de mille kilomètres de diamètre, dont le centre culminait à cinquante mille mètres. Et qui tournait dans le ciel comme un frisbee. Au sommet, un trou laissait pénétrer le soleil. Partout ailleurs, les bandes de miroirs circulaires de la coupe reflétaient la lumière du soleil et de la soletta, la dirigeaient vers le bas et la concentraient sur un point mouvant de la surface, développant une température qui faisait fondre le basalte. Les miroirs pouvaient produire 900 kelvins, et la roche en fusion atteignait cinq mille degrés. Libérant les gaz volatils.
Tandis qu’il observait la loupe géante, une image apparut dans l’esprit de Sax. Celle d’une loupe qu’il avait tenue entre ses doigts il y avait si longtemps, et qui enflammait une poignée d’herbes sèches et une branche de pin. De la fumée, une flamme, du feu. Les rayons concentrés du soleil. L’assaut des photons.
— Est-ce qu’on n’est pas suffisamment près ? On dirait qu’elle est juste au-dessus de nous.
— Non. On est encore loin du bord. On n’a pas intérêt à se risquer sous ce machin, quoique je suppose qu’il faudrait que la lumière se focalise sur nous pour que nous soyons grillés. De toute façon, elle se déplace à mille kilomètres à l’heure au-dessus de la zone brûlée.
— Comme les jets quand j’étais jeune.
— Hum… (Des voyants verts clignotèrent sur les consoles.) OK. On y va.
Peter tira le manche vers lui et l’avion se dressa pour monter droit vers la loupe, qui était encore à cent mille mètres au-dessus d’eux, et plus à l’ouest. Il enfonça un bouton et, dans la même seconde, l’avion fut secoué : une batterie de missiles était apparue sous ses ailes courtes. Instantanément, ils s’embrasèrent et filèrent droit sur la loupe. Un essaim d’épingles de feu jaune contre un colossal OVNI d’argent. Les missiles se perdirent très vite dans la lumière. Sax attendit, les lèvres plissées, s’efforçant de garder les yeux ouverts sans battre des paupières.
66
Ballade de Tennessee Ernie Ford sur les mineurs américains, au début des années 50. («Seize tonnes, et qu’est-ce que j’ai? Un autre jour de plus et encore plus de dettes.») Reprise par de nombreux autres chanteurs et groupes, dont les Platters, le Golden Gate Quartet, etc.