Ils avaient décidé de se poser sur l’une des crêtes qui séparaient deux facettes, là où la roche à nu émergeait de la couverture de poussière. Les crêtes étaient d’anciennes cicatrices de spallation[68] où des impacts avaient arraché des fragments de la petite lune. Jackie les posa en douceur sur une crête située à l’ouest des cratères Voltaire et Swift. L’évolution orbitale de Deimos était fixée par les courants de marée, comme c’avait été le cas de Phobos (ce qui était pratique pour leur projet), et le point submartien servait de degré zéro à la fois pour la longitude et la latitude, ce qui était très sensé. La crête où ils allaient aborder était située près de l’équateur, à 90° de longitude. À dix kilomètres de marche du point submartien.
Durant leur approche, la rebord de Voltaire disparut sous l’horizon noir et courbe. Dès qu’ils déclenchèrent les fusées, la poussière s’éleva. La couche n’était heureusement épaisse que de quelques centimètres sur la roche. De la chondrite carbonacée vieille de cinq milliards d’années. Ils se posèrent avec un bruit sourd, rebondirent et glissèrent lentement. Sax pouvait sentir le plancher, mais le contact était à peine perceptible : il ne devait plus peser que deux kilos tout au plus.
D’autres fusées se posèrent à leur tour sur la crête, de chaque côté, soulevant des gerbes de poussière dans le vide où elles dérivèrent avant de retomber. Tous les appareils rebondirent avant de glisser dans la poussière. En moins d’une demi-heure, il y en eut huit sur la crête, formant une file entre les deux horizons. Le spectacle était étrange : les coques arrondies luisaient comme de la chitine sous la clarté chirurgicale du soleil à nu, dans le vide de l’espace qui rétrécissait les distances en soulignant les formes. Une image venue d’un rêve.
Chaque avion spatial avait embarqué un composant du système. Des robots de forage, des robots broyeurs et des perceurs de tunnel. Ils devaient aménager des galeries de vidange pour l’eau des veines de glace qu’ils allaient faire fondre. Une usine de traitement pour séparer l’eau lourde, qui représentait un six-millième de l’eau ordinaire. Une autre usine destinée à extraire le deutérium de l’eau lourde. Un petit tokamak[69] qui devait fonctionner en réaction de fusion deutérium-deutérium. Enfin, des fusées de manœuvre qui se trouvaient surtout à bord des appareils qui s’étaient posés sur les autres faces de la petite lune.
Les techniciens bogdanovistes qui avaient accompagné le matériel se chargeaient de la majeure partie du travail d’installation. Sax s’introduisit dans une combinaison pressurisée, franchit le sas et débarqua sur la surface de Deimos. Il voulait vérifier que l’avion qui avait chargé les fusées de manœuvre destinées à la région Swift-Voltaire s’était bien posé.
Les grandes bottes chauffantes de la combinaison étaient lestées, et il en était heureux : la vitesse de fuite gravifique, ici, excédait à peine vingt-cinq kilomètres par heure, ce qui voulait dire qu’il suffisait d’un grand bond pour échapper à l’attraction de Deimos. Il était difficile de conserver son équilibre. À chaque pas, il soulevait un nuage dense de poussière noire qui montait jusqu’à ses hanches avant de retomber très lentement au sol. Il vit des rochers éparpillés sur la couche de poussière, surtout dans les petites poches creusées par le souffle de leurs fusées. L’ejecta avait sans doute fait plusieurs fois le tour de Deimos après l’impact. Il ramassa une pierre. Une balle de base-ball noire. Envoie-la à la bonne vitesse, fais demi-tour, attends qu’elle fasse le tour du monde, rattrape-la à hauteur de poitrine. Un nouveau sport.
L’horizon n’était qu’à quelques centaines de mètres et se modifiait à chaque pas – des cratères, des crêtes de spallation, des rocailles nichées dans la couche de poussière. Il observa les gens debout sur la crête, entre les avions. Ils avaient tous un angle différent du sien, ils semblaient penchés alors qu’ils étaient droits. Comme dans Le Petit Prince. La vue était d’une netteté surprenante. Il observa les empreintes de ses bottes. Les nuages de poussière en suspension allaient décroissant en direction de la crête.
Peter sortit du sas et vint à sa rencontre, suivi de Jackie. Peter était le seul homme qui eût jamais vraiment attiré Jackie. Elle tournait autour de l’objet de son amour, en une orbite désespérée. Et Peter, selon Sax, était bien le seul homme qui n’eût jamais répondu aux avances amoureuses de Jackie. Perversité du cœur. Tout comme l’attrait que lui, Sax, avait éprouvé pour Phyllis, cette femme qu’il n’avait jamais supportée. De même que son désir d’être approuvé par Ann, alors même qu’il jugeait folles ses conceptions. Alors même qu’elle le haïssait. Mais il y avait sans doute un fond de rationnel dans tout cela. Si quelqu’un tourne autour de vous, il faut s’interroger sur son jugement. Ou quelque chose de ce genre.
Pour l’heure, Jackie suivait Peter à la trace. Malgré leurs visières, Sax devinait à ses gestes qu’elle lui parlait, qu’elle essayait de le séduire. Il passa sur la fréquence commune et surgit dans leur conversation.
— … pourquoi on les a baptisés Voltaire et Swift, disait Jackie.
— Parce que l’un et l’autre avaient prédit l’existence des lunes de Mars. Dans des livres qu’ils avaient écrits un siècle avant que quiconque observe réellement les lunes de Mars. Dans Les Voyages de Gulliver, Swift donne même leur distance par rapport à la planète et leurs rotations. Il n’était pas tombé loin.
— Tu plaisantes !
— Mais non.
— Mais comment il a pu faire ça ?
— Je l’ignore. Un coup de chance, je pense.
Sax s’éclaircit la gorge et dit :
— Une séquence.
— Quoi ? firent-ils ensemble.
— Vénus n’a pas de lune, la Terre en a une et Jupiter quatre. Donc Mars devait en avoir deux. Comme on ne pouvait pas les distinguer au télescope, elles devaient être petites, probablement. Et très proches de la planète. Donc, elles tournaient très vite.
Peter répondit en riant :
— Swift devait être un type très malin.
— Ou celui qui l’a renseigné. Mais ça reste une question de chance. La séquence étant une coïncidence.
Ils s’arrêtèrent sur une nouvelle crête de spallation. De là, ils pouvaient apercevoir le cratère Swift, au ras de l’horizon. Un petit avion-fusée gris était posé sur la poussière noire. À cette distance, c’était comme un mirage. Mars occupait presque tout le ciel, orange et vaste. La nuit s’avançait sur le croissant oriental. Ils étaient juste sous Isidis. Même si Sax ne parvenait pas à distinguer Burroughs, il repéra les grandes taches blanches des plaines du nord. Là, les glaciers avaient fusionné pour former des lacs de glace, avant-coureurs d’une future mer de glace. Oceanus Borealis. Une couche de nuages ondulée dérivait au-dessus du sol, et lui rappela soudain la Terre, telle qu’ils l’avaient vue depuis l’Arès. Un front froid descendait de Syrtis Major. Et la formation nuageuse était exactement ce qu’elle aurait été sur Terre dans les mêmes conditions. Condensation cyclique d’agrégats lobaires.
Il quitta la crête pour retourner vers les avions. Les lourdes bottes lui avaient permis de rester debout, mais à présent il avait les chevilles douloureuses. C’était comme s’il avait marché au fond de l’océan. L’océan Univers. Il se courba vers la poussière. Il enfonça ses doigts jusqu’à dix, vingt centimètres, mais la couche pouvait aussi bien faire cinq, dix mètres, peut-être plus. Les nuages qu’il soulevait à chaque pas retombaient en une minute à peu près. Le régolite était si fin qu’il aurait pu rester en suspens indéfiniment dans n’importe quelle atmosphère. Mais dans le vide de l’espace, les particules retombaient normalement, comme toute chose. De l’ejecta sous une gravité proche du zéro. D’un coup de pied, on pouvait envoyer de la poussière dans l’espace. Franchissant une autre crête, il se retrouva brusquement sur la plaine en pente, de l’autre côté de la facette. Il était évident que la petite lune de Mars était façonnée comme un outil du paléolithique, dont les facettes avaient été taillées par des coups anciens. Un ellipsoïde triaxial. Curieux que son orbite fut à ce point circulaire, l’une des plus parfaites du système solaire. Ce n’était pas vraiment ce que l’on pouvait attendre, que Deimos fut un astéroïde capturé ou un ejecta arraché à Mars lors d’un important impact météoritique. Pour laisser quoi ? Un très ancien prisonnier sur orbite. Avec d’autres corps sur d’autres orbites, qui régularisaient son mouvement. Cassure. Cassure. Spallation. Le mot était tellement beau. Dans l’océan de l’espace, des rocs s’affrontaient, se heurtaient. Des fragments arrachés volaient au loin. Jusqu’à retomber sur la planète ou se perdre dans les profondeurs du vide. Sauf deux. Sur des milliards. Bombe lunaire. Stand de tir. Ils tournaient juste un peu plus vite que Mars, si bien que de n’importe quel point de la surface on pouvait les voir dans le ciel durant soixante heures d’affilée. Pratique. Ce qui est connu est plus dangereux que l’inconnu. Peu importait ce que pouvait en dire Michel. Sax foulait la roche vierge d’une lune vierge, l’esprit vierge. Le Petit Prince. Les avions dressés sur l’horizon paraissaient absurdes. Des insectes surgis d’un rêve, chitineux, articulés, colorés, minuscules sous le noir étoilé de l’espace, le fond de poussière. Il remonta dans le sas.
68
Éclatement en particules du noyau d’un atome sous l’effet d’un bombardement intense de corpuscules.
69
Réacteur nucléaire de petite taille dans lequel un plasma chauffé est confiné par des champs électriques et magnétiques.