Si seulement Frank n’avait pas assassiné John… Elle regarda son lutrin, le ralluma, et tapa le nom de John. La bibliographie était interminable. Elle vérifia le nombre d’entrées : 5.146. Et encore s’agissait-il d’une sélection. Frank n’avait eu droit qu’à quelques centaines tout au plus. Elle passa en mode indexé et appela « Mort de… ».
Des centaines d’entrées ! Avec une sensation de froid, en sueur soudain, elle parcourut très vite la liste. La connexion de Berne, la Fraternité musulmane, Mars-Un, l’AMONU, Frank, elle-même, Helmut Bronski, Sax, Samantha. Au titre seul, elle sut que toutes les théories sur sa mort étaient prises en compte. Bien entendu. La théorie de la conspiration était très populaire, sur le moment et pour toujours. Les gens voulaient tellement que ce genre de catastrophe aille au-delà d’un simple acte de folie et qu’on lâche les chiens.
Elle fut tellement écœurée en voyant son nom sur la liste qu’elle faillit quitter le dossier. Mais, une fois encore, est-ce que ça n’était pas l’effet de la peur ? Elle ouvrit l’une des biographies de la presse populaire et découvrit une photo de John. Elle sentit l’ancien chagrin qui l’effleurait, ne laissant qu’une sorte de désolation sèche, sans émotion. Elle cliqua sur le chapitre final.
La mort de John Boone et les émeutes qui suivirent l’inauguration de Nicosia furent les signes avant-coureurs des tensions de la société martienne, qui devaient aboutir à l’explosion de 2061. Il y avait déjà sur Mars un grand nombre de techniciens de la construction et d’ingénieurs de bas niveau arabes, qui vivaient dans des conditions précaires, à proximité de groupes ethniques avec lesquels ils avaient toujours eu des différends historiques. Également dans le voisinage du personnel administratif qui disposait de meilleurs logements et de privilèges quant aux déplacements en surface. Un mélange volatil composé de plusieurs groupes était descendu à Nicosia pour la circonstance et, durant plusieurs jours, la cité fut bondée.
Clic-clic.
Néanmoins, les raisons de cette violence extrême n’ont, à mon sens, jamais été expliquées de façon satisfaisante. La théorie de Jensen, qui veut que le conflit interarabe, envenimé par la guerre de libération du Liban contre la Syrie, ait été le détonateur des émeutes de Nicosia, est acceptée par un grand nombre. Et il est certain que des éléments radicaux des mouvements Ahad et Fatah de la Fraternité musulmane étaient surplace cette nuit-là et que, dans certains secteurs, on les a vus se battre entre eux. Mais on a rapporté des agressions musulmanes contre la communauté suisse, et quelquefois des Suisses contre les Arabes ou autres ethnies. Le niveau élevé de violence aveugle est très difficilement explicable par le seul conflit arabe.
Les témoignages officiels de presque toutes les personnes présentes à Nicosia cette nuit-là laissent planer un mystère sur l’origine de ce conflit. Un certain nombre de positions suggéreraient la présence d’un agent provocateur[73] qui ne fut jamais identifié.
Clic-clic.
À minuit, au début du laps de temps martien, Saxifrage Russell se trouvait dans un café du centre, Samantha Hoyle faisait le tour du mur d’enceinte, et Frank Chalmers et Maya Toitovna s’étaient rencontrés dans le parc ouest, où les discours avaient été prononcés quelques heures auparavant. Les bagarres avaient déjà commencé dans la médina. John Boone descendit le boulevard central pour enquêter sur les raisons de ces troubles, de même que Sax Russell, parti dans une autre direction. Dix minutes plus tard environ, Boone fut assailli par un groupe de trois à six hommes, que certains témoins identifièrent comme étant des « Arabes », contrairement à d’autres. Il fut jeté à terre et emporté dans la médina avant que quiconque puisse s’y opposer. La recherche qu’organisa Russell, qui avait été témoin de l’agression, ne donna aucune trace de Boone. Ce n’est qu’à 12 h 27 qu’une équipe plus importante le retrouva dans la ferme de la ville. De là, il fut conduit jusqu’à l’hôpital le plus proche, sur le boulevard des Cyprès. Russell, Chalmers et Toitovna étaient du groupe…
Une fois encore, une certaine agitation arracha Maya à sa lecture. Elle avait la peau moite et frissonnait un peu. Certains souvenirs ne s’effaçaient jamais vraiment, quoi qu’on fasse : elle se rappelait parfaitement les éclats de verre, la silhouette dans l’herbe, le regard perplexe de Frank, et l’expression intriguée et tellement différente sur le visage de John.
Des agents de l’Autorité descendaient lentement la travée centrale, vérifiant les identités, les autorisations de déplacement… Deux autres étaient en poste au fond de la voiture.
Maya éteignit son lutrin. Elle surveillait les trois policiers. Son pouls s’était brusquement accéléré. Ce genre de contrôle était nouveau. Elle n’y avait jamais assisté, et il semblait bien que ses voisins étaient dans le même cas. Toutes les conversations s’étaient tues, tous les regards étaient braqués sur les policiers. N’importe qui pouvait voyager sous une fausse identité et une sorte de solidarité s’était soudain installée entre eux. Personne n’essayait de surprendre celui qui avait pâli.
Il était évident que les trois agents étaient conscients de cette réaction et ils ne semblaient pas accorder une véritable attention à ceux qu’ils contrôlaient. Ils plaisantaient entre eux sur les restaurants d’Odessa en progressant rapidement d’une rangée à l’autre, faisant simplement signe aux gens de présenter leur bloc-poignet au petit lecteur avant de consulter les résultats et de les comparer aux photos officielles.
Ils arrivèrent à la hauteur de Spencer, et Maya sentit son cœur battre encore plus vite. Spencer (s’il s’agissait bien de lui) leva tranquillement la main, sans quitter des yeux, apparemment, le siège d’en face. Soudain, Maya le reconnut : dans le dessin des veines de sa main, les taches de vieillesse. C’était bien Spencer Jackson, aucun doute. Elle le connaissait par cœur. Il répondait à une question à voix basse. Le policier qui tenait l’identificateur vocal-visuel le promena rapidement devant le visage de Spencer, et ils attendirent. Ils eurent enfin le résultat sur l’écran et s’avancèrent. Ils n’étaient plus qu’à deux rangées de Maya. Même les hommes d’affaires exubérants étaient silencieux, impressionnés : ils haussaient les sourcils en échangeant des grimaces sardoniques devant ces mesures de contrôle qui leur paraissaient grotesques. Et qui ne leur plaisaient guère. L’Autorité avait commis une faute. Ce qui redonna un peu de courage à Maya, qui se tourna vers le paysage. Ils escaladaient la pente sud de la cuvette, de niveau en niveau, selon un angle très faible, entre les collines basses, sans accélérer, comme portés par un tapis volant, survolant le parterre magique du paysage.
Les policiers se penchèrent vers elle. Celui qui était le plus proche portait sur son uniforme rouille un ceinturon auquel étaient accrochés divers instruments, dont un paralyseur.