D’habitude, quand elle regagnait l’appartement, elle y retrouvait les parfums de la cuisine provençale à laquelle Michel s’essayait, et il y avait toujours une bouteille de vin rouge débouchée sur la table. Durant la plus grande partie de l’année, ils mangeaient dehors, sur le balcon, et Spencer se joignait à eux quand il était en ville, de même que leurs fréquents visiteurs. Tout au long du dîner, ils parlaient des événements de la journée, des informations venues de toute la planète et de la Terre.
Ainsi, Maya vivait les journées ordinaires d’une vie ordinaire : la vie quotidienne[74] et Michel la partageait avec son sourire rusé.
Un homme chauve, avec un visage agréable, gaulois, ironique, le caractère facile, toujours objectif. La lumière du soir se concentrait dans l’ultime bande de ciel au-dessus des pics déchiquetés d’Hellespontus, dans des tons brillants de rose et d’argent, des violets et des indigos, des noirs d’encre. Et leurs voix se faisaient plus douces à cette heure tardive du crépuscule que Michel appelait entre chien et loup[75] Ensuite, ils débarrassaient les couverts, retournaient à l’intérieur et faisaient la vaisselle – tout était habituel et connu, tout dépendait profondément de ce déjà vu selon lequel ils se déterminaient et qui les rendait heureux.
Certains soirs, Spencer l’emmenait à un meeting, généralement dans l’une des communautés de la ville haute. Elles étaient plus ou moins en liaison avec Mars-Un, mais les gens qui venaient aux meetings ne ressemblaient guère aux Mars-Unistes radicaux qui avaient accompagné Kasei au congrès de Dorsa Brevia – ils étaient plutôt comme les amis de Nirgal, dans Harmakhis, plus jeunes, moins dogmatiques, plus concentrés, plus heureux. À chaque réunion, Maya était troublée, même si elle avait envie de les rencontrer, et le jour du meeting, elle devenait nerveuse et impatiente. Après dîner, un petit groupe d’amis de Spencer les rejoignaient, et ils l’accompagnaient à travers la ville. Ils prenaient des trams, puis finissaient à pied jusqu’aux hauteurs d’Odessa, où se trouvaient les appartements les plus surpeuplés.
Là, on trouvait des immeubles entiers qui étaient devenus des places fortes parallèles, dans lesquels les locataires payaient leur loyer, travaillaient dans le centre ville, tout en échappant à l’économie officielle. Ils faisaient de la culture dans des serres et sur les toits et les terrasses, ils programmaient et construisaient, fabriquaient des instruments et des outils agricoles qu’ils vendaient ou échangeaient. Leurs meetings avaient lieu dans les salles communes, ou dans les petits parcs et les jardins de la ville haute, sous les arbres. Parfois, des groupes de Rouges venaient les rejoindre.
Maya commençait en leur demandant de se présenter, et elle en apprit un peu plus sur eux : la plupart avaient entre vingt et quarante ans, ils étaient nés à Burroughs, dans Elysium ou Tharsis, ou dans les camps d’Acidalia ou du Grand Escarpement. Il y avait aussi un petit pourcentage régulier de vétérans et quelques immigrants récents, souvent originaires de Russie, ce qui séduisait Maya. Ils étaient agronomes, ingénieurs écologistes, ouvriers en construction, techniciens, technocrates, employés municipaux, agents de service. De plus en plus, ils travaillaient à développer leur économie parallèle. Leurs immeubles communautaires avaient d’abord ressemblé à des clapiers composés d’appartements d’une seule pièce, avec une unique salle de bains au fond du couloir. Chaque jour, ils descendaient à pied ou en tram vers la ville basse, au-delà des résidences-forteresses bâties sur la corniche, occupées par les cadres des métanats en visite. (Ils avaient apprécié que tous les employés de Praxis vivent dans des appartements semblables aux leurs.) Tous avaient reçu le traitement, ce qu’ils considéraient comme normal – ils étaient choqués quand ils apprenaient que le traitement était devenu un instrument de contrôle du pouvoir sur Terre, ce qui ne faisait qu’ajouter, pour eux, à la panoplie des maux terriens. Ils étaient tous en excellente santé, ne connaissaient guère les maladies, encore moins les cliniques. Ils utilisaient un traitement très populaire qui consistait à sortir à l’extérieur de la tente en combinaison et à inspirer une grande bouffée d’air. C’était réputé guérir toutes les maladies. Ils étaient grands et forts. Et Maya reconnut une nuit l’étincelle qu’il y avait dans leur regard : c’était la même que celle qu’elle avait lue dans les yeux du jeune Frank Chalmers, sur cette photo qu’elle avait vue sur son lutrin – le même idéalisme, cette frange de colère, cette certitude que les choses n’étaient pas justes, cette confiance dans leur pouvoir de les redresser. Des jeunes, songea-t-elle. La composante naturelle de la révolution.
Et ils se rassemblaient dans leurs petites salles commîmes pour débattre des problèmes de l’heure, fatigués mais heureux. Pour eux, ces soirées faisaient partie de leur vie sociale. Il était important de le comprendre. Maya, souvent, s’installait sur une table au centre de la pièce, si possible, et disait :
— Je m’appelle Toitovna. Je suis ici depuis le début.
Et elle leur parlait – elle racontait leur vie à Underhill –, en s’efforçant de se souvenir, jusqu’à devenir insistante comme l’Histoire elle-même, essayant de leur expliquer pourquoi les choses étaient comme ça sur Mars.
— Écoutez : on ne peut jamais revenir en arrière !
Les changements physiologiques leur avaient barré à tout jamais le chemin de la Terre, qu’ils fussent immigrants ou indigènes, mais plus particulièrement les indigènes. Ils étaient désormais des Martiens, quoi qu’il advienne. Ils avaient besoin de former un Etat indépendant, peut-être souverain, en tout cas au moins semi-autonome. La semi-autonomie suffirait peut-être, étant donné les réalités des deux mondes. À elle seule, elle justifierait l’appellation Mars Libre. Dans l’état actuel des choses, ils n’étaient guère plus qu’une propriété et n’avaient pas de pouvoir réel sur leurs vies. Les décisions étaient prises pour eux à cent millions de kilomètres de là. On découpait leur monde en copeaux de métal qui étaient expédiés dans l’espace. C’était un gâchis qui ne bénéficiait à personne, sauf à la petite élite des métanationales qui régnait sur les deux mondes comme sur deux fiefs féodaux. Ils avaient terriblement besoin de leur liberté – pas tant pour échapper à l’atroce situation qui était celle de la Terre, mais plutôt pour exercer une influence réelle sur ce qui s’y passait. Sinon, ils ne pourraient qu’assister à la catastrophe en témoins impuissants. Avant d’être aspirés par le maelström à la suite des premières victimes. C’était intolérable et ils devaient passer à l’action.
Les groupes des communautés étaient très réceptifs à ce message, tout comme les Mars-Unistes, plus traditionnels, ainsi que les Bogdanovistes urbains et même certains des Rouges. Pour tous, à chaque meeting, Maya soulignait l’importance de la coordination.
— La révolution ne supporte pas l’anarchie ! Si nous essayions de remplir Hellas chacun de notre côté, nous pourrions ruiner mutuellement notre travail, et même submerger le contour –1.000 et détruire ce pourquoi nous avons travaillé. Ce sera la même chose pour les actions que nous devons entreprendre. Il va falloir travailler ensemble. Ce que nous n’avons pas fait en 61, où il y a eu interférence plutôt que synergie, vous comprenez ? C’était stupide. Cette fois, ce sera ensemble.
Racontez ça aux Rouges, répliquaient les Bogdanovistes. Maya, alors, les foudroyait du regard :